Mon voyage d’hiver

Film français de Vincent Dieutre

Avec Vincent Dieutre, Itvan Kebadian

Sortie le 26-11-2003
 
   

Par Mikael Buch


Durée: 1h43

 
 
   

Accompagné par Itvan, fils adolescent d’une amie, Vincent Dieutre traverse l’Allemagne en voiture. Il retrouve tout au long de ce voyage, une série d’anciens amis/amants et constitue progressivement un journal intime dans lequel la fiction devient documentaire (et vice-versa). Plus qu’un voyage initiatique, Mon voyage d’hiver est une émouvante exploration des sentiments que l’homme (et donc aussi le cinéma) ne finira jamais tout à fait de comprendre.

p align="justify">Dieutre nous emmène dans une Allemagne à la fois belle et schizophrénique, un pays de souvenirs dans lequel les amants reposent couchés sur un lit de neige pure, un pays "dans lequel il n’y a pas d’hommes" mais des souvenirs d’hommes. En explorant l’Allemagne de nos jours, Dieutre filme "ce qui n’est plus", il filme une disparition. C’est dans cette perspective que deux passés étroitement liés ressurgissent : celui de l’Allemagne et celui du cinéaste. Dans ce voyage intérieur, Dieutre explore le territoire dévasté de ses sentiments : une Allemagne divisée puis rassemblée, un pays qui ressemble étrangement à la mort, la sienne et celle de tous les hommes qu’il a aimés.

Puis le cinéaste et l’adolescent avancent à travers le brouillard, avec l’espoir incertain de voir un peu plus clair à l’arrivée. Les vivants avancent dans ce royaume des morts et redonnent aux morts-vivants un souffle de vie. C’est dans ce sens que le rapport entre documentaire et fiction est intéressant dans le film de Dieutre : il s’agit d’une fiction qui tente de retrouver en quelque sorte ce qui a été, ce qui ne sera plus. Les amants appartiennent désormais au brouillard de l’oubli et seule la fiction peut leur permettre d’être à nouveau présents, d’exister à l’intérieur du cadre. Le cinéaste construit donc une fiction mais en nous laissant voir toutes les ficelles, en affichant l’artifice dès le départ. L’utilisation de la musique dans le film illustre bien cette idée : Dieutre ne se contente pas d’insérer la musique à l’intérieur du film mais va jusqu’à intégrer les séances d’enregistrement de celle-ci. Le film n’est pas seulement le résultat d’une démarche créatrice, mais la démarche créatrice fait elle-même partie du film.

Au début du voyage, Dieutre n’a pas la prétention de réaliser un voyage initiatique, il se demande ce qu’il pourrait bien apprendre à cet adolescent que le destin (ou la mère de l’enfant, comme on voudra) a assis à ses côtés. Itvan est une présence silencieuse, il est un spectateur actif à l’intérieur du dispositif. Son rôle est essentiel, car c’est en quelque sorte son regard qui fait exister le reste, comme si Dieutre avait conçu la fiction de sa vie pour ce spectateur unique qui nous représente tous. Le cinéaste nous rappelle que la transmission, c’est une vie qui rentre dans une autre vie. Il partage avec nous un fragment de la sienne en faisant preuve d’exigence et de générosité.