Un film parlé

Film portugais de Manoel De Oliveira

Avec Leonor Silveira, John Malkovich, Catherine Deneuve

Sortie le 15-10-2003
 
   

Par Clara Schulmann


Durée: 1h36

 
 
   

Féerique voyage au pays des mots

Un film parlé apporte un nouveau témoignage de la grâce absolue des films d’Oliveira. Placé sous le signe de la traversée, du voyage et du conte, ce dernier nous embarque avec lui pour une croisière historique où les traces et les restes des civilisations antiques vont tour à tour venir prendre place à nos côtés, exhumés du fleuve des morts.

Prenant pour prétexte le voyage entrepris par une femme professeur d’histoire et sa fille, qui traversent la Méditerranée depuis le Portugal pour retrouver un mari et père invisible, le film opère un gigantesque déplacement dans le temps. Au gré du questionnement pétillant d’intelligence de la petite fille, nous voilà plongés non seulement dans l’histoire des livres, mais aussi dans celle des images, puisque les pyramides sont bien là, presque vivantes, et que l’Acropole, au rythme des différents récits, semble revenir au monde.

Le fond du film est peut-être là, dans cette fonction quasi magique du langage, qui peut ainsi faire ressurgir le passé, par la simple force des mots, une force invocatrice. Les lieux eux-mêmes, filmés en plan fixe comme toujours chez Oliveira, prennent une dimension fantomatique et spectrale. L’image semble volontairement pauvre face à la richesse évocatrice des mots. Elle porte en elle le passage destructeur du temps, témoigne avec sincérité de ce qui reste. Qu’est-ce qu’une image peut dire de l’histoire, si ce n’est son irrévocable absence? N’est-elle pas forcément manquante, inégale, imparfaite, face aux mots, qui seuls peuvent encore faire vivre et revivre ce qui pourtant disparaît ? Le " connais-toi toi-même " ne fonctionne alors que comme une façon de connaître ce qui nous a précédé, et qui nous constitue. La géographie du monde se déploie comme un fantastique conte qu’il suffit d’entendre et de comprendre pour grandir. Les yeux écarquillés, cette petite fille nous permet de mesurer la puissance de ces histoires qui, racontées là où elles se sont passées, deviennent du coup possiblement nôtres.

Face à cette découverte du monde en temps réel, le bateau de croisière incarne le présent absolu de l’aventure. A son bord, trois femmes, stars dans leur pays, et un homme, le capitaine, conversent tous les soirs, chacun dans sa langue, de la vie, de la vieillesse et de l’amour. Le français, l’italien, l’anglais et le grec se croisent harmonieusement autour de cette table ronde d’un nouveau genre. Chacun comprend l’autre, et s’exprime dans sa langue propre. Le temps semble être passé sur ces personnages juste ce qu’il faut pour qu’ils aient des choses à raconter. Eux aussi sont des refuges pour des récits possibles, eux aussi sont filmés comme si l’image ne pouvait rien révéler de leur intimité profonde. Traces de vie, monuments d’existence, ils sont la réponse d’Oliveira à la beauté des pyramides. Faillite de l’image, mais richesse inexprimable des mots, du plaisir qu’il y a à parler, à échanger, à écouter. Le présent est bien là, dans l’élégance de chaque geste, et dans la simplicité de chaque mot. La petite fille continue à regarder ce monde où il semble évident qu’elle trouvera un jour sa place.

Seulement, à faire du présent la somme de tous les passés, individuels et collectifs, ne passe-t-on pas à côté de ce qui constitue aussi ce présent : le non dit, la violence souterraine et cachée, l’inconscient des peuples et de leurs histoires ? La fin du film convoque soudainement ce à quoi personne n’avait pensé, mais qui fait aussi l’histoire. Le spectateur en reste bouche bée. Impossible de trahir cette fin, qui fait du cinéma le lieu non pas de l’histoire, mais du pur événement.