Les égarés

Film français de André Téchiné

Avec Emmanuelle Béart, Gaspard Ulliel, Samuel Labarthe...

Sortie le 20-08-2003
 
   

Par Mikael Buch


Durée: 1h42

 
 
   

Raconte-moi une Histoire…

Huis clos à la fois tendre et intense, le nouveau film de Téchiné nous montre des personnages en quête d’une identité qui puisse combler une vie vide – ou plutôt vidée. Les quatre personnages principaux (Odile et ses deux enfants, accompagnés du jeune et mystérieux Yvan) réfugiés dans une maison abandonnée, sont interprétés avec un étonnant mélange de force et de fragilité, comme des funambules sachant qu’un mouvement de trop peut signifier leur perte. Tout est ici question d’équilibre. Il faut maintenir l’équilibre entre le mensonge et le dévoilement, entre la douceur et la brutalité, entre la mémoire et l’Histoire, entre le " je " et le jeu…

"Le temps devient humain dans la mesure où il est articulé de façon narrative " disait Paul Ricœur. Dans Les Egarés, le temps devient humain dans la mesure où la narration le transcende. Toutes les horloges sont arrêtées, le temps n’existe plus – ou prend une dimension parallèle – et les personnages cessent en quelque sorte d’avancer dans la linéarité temporelle pour s’aventurer dans la profondeur de leurs pulsions. Seul l’un d’entre eux est conscient du temps : Yvan, détenteur de la montre que lui a donnée le fils. En arrivant dans la maison, Yvan s’occupe aussi de couper la ligne téléphonique et de cacher la radio pour en être le seul usager. Le garçon aux yeux gris (titre du roman de Perrault dont s’est inspiré le film) manipule le temps et la réalité comme il lui plaît. Le monde de ces personnages est gouverné par un adolescent convaincu qu’il est possible de tuer un "je " trop lourd à porter pour se réinventer… pour tout réinventer. Tout est alors possible dans ce paradis situé au cœur de l’enfer.

L’Histoire est là, inamovible, mais les personnages se réinventent au fil du film, comme si le scénariste leur avait rendu la liberté de décider de ce qu’ils voulaient véritablement être ou simplement paraître. Cette guerre offre aux personnages un lieu de représentation dans lequel chacun pourra jouer le rôle de son choix. Les personnages sont incarnés avec un mélange d’innocence et de distanciation, comme des enfants qui représenteraient une pièce de Brecht. Le romanesque et la modernité du cinéma de Téchiné apparaissent alors dans toute leur splendeur, pour nous rappeler que le cinéma est plus lié à la mémoire qu’à l’Histoire, qu’un film ne reconstitue pas une époque mais l’image que nous pouvons nous en faire. L’Histoire au cinéma ne peut que se réinventer dans la subjectivité de l’auteur et Téchiné nous le rappelle en faisant ainsi preuve d’une grande humilité. C’est dans ce sens qu’il insère dans son film des images documentaires : pour nous montrer ce qu’il ne peut pas reconstruire, pour marquer les limites de sa fiction.

Une magie s’instaure entre les quatre personnages, un moment de grâce suspendu dans le temps. Un air de liberté pénètre progressivement dans ce huis clos et l’apparition des deux soldats ainsi que des gendarmes vers la fin du film, bien qu’inévitable, nous semble décevante. Décevante, dans le sens où elle représente la fin du rêve, le retour à la réalité. Chacun reprend sa véritable identité et sa véritable condition. La réalité nous rattrape comme elle rattraperait un rêveur qui voudrait ne jamais ouvrir les yeux. Une réalité grise qui nous dépasse apparaît pour tout détruire. Et le destin d’Yvan peut alors être interprété comme un défi à ce brouillard des frustrations qui ne le touchera plus.

Les bons films ont cette capacité étrange de nous donner envie de vivre et de souffrir la vie des personnages. Les Egarés y parvient pleinement.