Sympathy for Mr Vengeance
Boksoneum naegut

Film coréen de Park Chan Wook

Avec Sympathy for Mr Vengeance

 
   

Par Victor Aumont


Durée: 2h

 
 
   

La tête sous l'eau

Où est la frontière qui, dans la violence, sépare le réalisme outré de la complaisance?

Ryu, jeune coréen sourd-muet à la débraille branchée, a renoncé aux Beaux Arts; il travaille dans une usine de métallurgie. Quand l’hôpital lui apprend qu’il ne peut pas donner un organe à sa sœur malade, il fait appel au marché noir; mais les trafiquants disparaissent après lui avoir volé un rein. Encouragé par sa petite amie, membre déjantée d’un vague groupe de terroristes anarchistes anti-américains, Ruy entreprend de kidnapper la fille d’un ingénieur. Mais le rapt dégénère, la sœur de Ryu se suicide, l’enfant se noie… Une vengeance noire prend le relais…

Pendant cette tuerie de deux heures, le répit (cinq minutes) accordé au spectateur réside dans la relation entre les kidnappeurs et la petite fille, qui maintient un équilibre entre la rage et l’innocence. Le scandaleux " ordre de la misère " n’a alors pas encore tout à fait cédé la place à l’esprit de vengeance et au chaos de la violence.

Sur la détresse initiale de Sympathie for Mr Vengeance se greffent des mauvais hasards, comme pour précipiter la damnation. Toutes les dix minutes on monte d’un cran dans le pire, si bien que la misère matérielle, la lutte pour la vie devient, catastrophiques ricochets, haine de l’humain. L’organe malade du film était déjà pourrissant, mais on espérait que la fraternité entre Ryu et sa sœur et l’amour de l’ingénieur pour son enfant viendraient comme un tampon tempérer, colmater la plaie – en vain. Leur humanité se gangrène.

En fait, c’est la réalité elle-même qui bascule. A un tiers du film, on pénètre dans une sphère ôtant les possibilités de survie; une sphère que le film ne permet pas de comprendre mais appréhende par une sorte de prélèvement hargneux sur la chair de ses personnages.

Quoique rien d’explicite n’autorise cette conclusion, la substance du mal qui les contamine peut être perçue comme la source des massacres collectifs, dont le film présente une sorte de généalogie. On passe de la misère racontable à une horreur qui prive de parole, à la haine contagieuse des masses, engloutissant chacun dans la surdité générale. La réalité n’est plus que trituration d’une plaie à vif. Le héros en train d’étouffer sans comprendre donne les coups les plus sauvages qui sont à sa portée.

Si le film porte bien les marques d’une empathie, celle-ci est d’une telle puissance qu’elle semble troubler le réalisateur. Il serait certes trop facile de le dire complice, et c’est plus compliqué que cela. Le sens du film bouche toutes les issues, et Park Chan-Uk s’engouffre dans la folie meurtrière, comme s’il voulait prouver physiquement que le mal engendre le mal, que oui, on finit par s’accoutumer au sang. Et s’il n’y a pas de sexe, c’est pour le pire: la vraie tuerie dépasse le désir; le meurtre atteint son apothéose dans une mécanique du geste.

Park Chan-Uk jouit d’un grand talent plastique presque dangereux tant il rend d’emblée légitime les images. La coïncidence entre les deux langages – poétique et action – est parfaite. Le film est visuellement stimulant, on y est convoqué. A certains moments on s’y jette, et parfois l’image atteint en dépit de l’exagération de situations qui frisent le grotesque un tel degré de vérité plastique qu’on sursaute, comme les fois où en se réveillant d’un bref sommeil, on a l’impression de tomber d’une marche: ainsi la scène où Ryu et son amie font l’amour recèle une profondeur et une immédiateté visuelles vertigineuses.

Quelle que soit l’équivoque des questions que soulève Sympathie for Mr Vengeance, il faut reconnaître au film de Park Chan-Uk le " don d’incarnation ". Par une spirale descendante, on rentre inéluctablement dans le film, comme aspiré par le mal suffocant dont il respire.