Matrix Reloaded

Film américain de Andy et Larry Wachowski

Avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Laurence Fishburne…

Sortie le 16-05-2003
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 2h18

 
 
   

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Mais quelle mouche cybernétique a donc piqué les frères Wachowski, auteurs de l’excitant polar Bound et du premier volet autrement plus maîtrisé de cette soi-disant trilogie ? Les voilà aujourd’hui responsables d'un navet monumentalement indigeste. Énième preuve irradiante que la qualité d’un film n’est pas nécessairement fonction des moyens mis en œuvre, ce Matrix Reloaded est un véritable concentré de n’importe quoi.

Matrix 1, synthèse assumée de plusieurs mythologies et de diverses esthétiques cinématographiques existantes, n’en constituait pas moins une petite révolution, une surprise réjouissante et réellement originale. La large distribution de cette BD ultra-stylisée mais taillée au cordeau – film de genre au premier degré séduisant ; film d’action qui prenait son temps et faisait de ses effets spéciaux des enjeux de la narration ; étonnant " petit blockbuster " teinté d’une réflexion simple mais vertigineuse, et produit hybride surveillé de près par les grands studios car réalisé par deux réalisateurs indépendants quasi-inconnus -, avait constitué un joli coup de poker de l’ordre du " ça passe ou ça casse ". C’était passé, très bien, trop bien peut-être si l’on en juge par ce que le succès a fait subir aux réalisateurs. La bénédiction des studios acquise et de l’argent plein les poches, les Wachowski ont pété les plombs, ne se fixant aucune limite.

Scénario vaseux, dialogues incroyablement indigents… : le film est étonnamment bâclé. Scènes systématiquement trop longues basculant de la contemplation vers la masturbation visuelle, ralentis gratuits à la pelle et overdose d’effets numériques… : il est surtout trop long, trop lent, trop lourd. Plusieurs plans sont entièrement faux, même quand un personnage œuvre dans le champ, très souvent lors des scènes de kung-fu ! On pourrait rétorquer que le film parle justement de ça, des images virtuelles : mais dans ce cas pourquoi ne pas le faire entièrement en images de synthèse ? On a vraiment l’impression qu’on se fout de notre gueule (le chorégraphe des scènes de combat, honteusement spolié, doit se dire la même chose). Survient alors l’hypothèse incongrue : et si les Wachowski l’avaient fait exprès ? S’ils s’étaient mis en tête de couler Joel Silver et Warner Bros. en profitant du succès du premier Matrix et en le faisant suivre par deux navets – l’un qui décevrait ses millions de spectateurs, l’autre qui n’attirerait plus personne, causant par là même la faillite des studios ? Défier une puissance régnant sur les flux d’images (la Matrice/Hollywood) en l’infiltrant pour mieux la désintégrer : n’est-ce pas là le thème même de Matrix ?

Peu probable mais séduisante théorie ! Et seule excuse qui puisse sauver le film, parce que franchement, c’est consternant. Les cours de philo à l'usage de tout un chacun deviennent franchement pénibles, d’autant plus que le film entier baigne dans un insupportable fatalisme. Le charme potentiel du premier degré, surligné par les effets de caméra et de musique tonitruante, n’opère que très peu. Le pompon est magistralement atteint sur Zion, ce dernier bastion de la résistance humaine contre la Matrice tant évoqué dans le premier volet. A haute attente, haute déception ! A quoi ça ressemble ? A une fade resucée des univers de Star Wars et Fourmiz. Qu’est-ce qui s’y passe ? d’affligeantes scènes de ménage, d’écœurants prosternements devant ces nouveaux petits pères des peuples que sont nos héros devenus, et surtout une espèce de méga-rave new age où une population moutonnière, après avoir acclamé un discours fascisant de Morpheus, s’oublie en se trémoussant langoureusement, pieds nus et T-shirts transparents comme dans une pub porno-chic pour un parfum branchouille – tandis qu’à quelques pas de là, Neo et Trinity baisent goulûment… On aura vraiment tout vu.

Heureusement que, pour d’obscures raisons (signifier la puissance, toute relative par rapport à Hollywood, mais bien réelle, de la France dans le monde du cinéma ? La difficulté des relations diplomatiques franco-américaines ?…), les Wachowski ont catapulté Lambert Wilson dans leur univers. Il s’y livre, pour nous consoler, à un numéro d’acteur très court mais, il faut l’avouer, assez savoureux. Flanqué d’une Monica Bellucci pour le moins insipide – à l’unisson, au demeurant, avec le reste de la distribution et utilisée une fois de plus, la pauvre ! pour sa plantureuse plastique -, il campe à cœur joie un frenchie snobinard décadent. Chacun l’appréciera comme il l’entendra, mais sa désopilante réplique " Jurer en français, c’est comme se torcher dans de la soie " est l’unique élément du film qui m’ait fait jubiler. C’est dire…