Loin du paradis
Far from heaven

Film américain de Todd Haynes

Avec Julianne Moore, Dennis Quaid, Dennis Haysbert

Sortie le 12-03-2003
 
   

Par Laurence Bonnecarrère


Durée: 1h47

 
 
   

Un mélo élégant et inspiré


Loin du paradis est le quatrième long métrage de Todd Haynes. Poison (1991), Safe (1995) et Velvet Goldmine (1998) lui ont déjà valu une brassée de récompenses. Pour ce dernier film, il a réuni des acteurs hors norme et il s’est entouré d’une équipe technique non moins exceptionnelle: Edward Lachman (Virgin Suicides, Erin Brockovich, L’Anglais), pour l’image; Elmer Berstein (Le Temps de l’innocence, Les Sept Mercenaires, L’Homme au bras d’or), pour la musique, etc.

Sombres, décalés, ses précédents films annonçaient une carrière plutôt marginale. Mais Todd Haynes a voulu cette fois s’attaquer à l’une des grandes traditions du cinéma américain: celle du mélodrame.

Loin du paradis est un mélo épuré: Todd Haynes s’approprie les conventions du genre - la trame narrative, les codes émotionnels, la manière - mais il oublie le côté larmoyant ou grandiloquent. Sur fond d’Amérique provinciale des années 50, l’intrigue condense un certain nombre d’éléments convenus: une femme au foyer (Cathy) aimable et docile découvre les turpitudes (une liaison homosexuelle) de son mari. Stupéfaite, elle souffre mais ne se révolte pas. Parallèlement elle est attirée par son jardinier noir (Denys Haysberg, révélé par 24 h chrono: renversant). Leur relation, qui reste portant amicale, provoque un scandale. A la stupidité désespérante du milieu provincial répond l’égoïsme brutal du mari, tandis que l’innocence du couple persécuté trouve son écho symbolique dans les harmoniques des somptueuses forêts du Connecticut aux couleurs d’aurore boréale.

Tout comme chez Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet), le fond élégiaque fait ressortir, par contraste, le caractère déshumanisant des carcans sociaux. La sensualité, l’esprit, la grâce, sont entièrement rejetés du côté de la nature. Un seul regard de Raymond (le jardinier) en dit bien assez long: tout comme la Lady Chatterley de D.H. Lawrence, Cathy sait instantanément qu’elle n’a plus le choix. Son seul crime sera de s’incliner devant la simplicité de son désir, l’évidence de son amour: crime dont la société ne peut la tenir quitte.

Le film de Todd Haynes nous plonge, un peu artificiellement en apparence, dans une Amérique désuète. Il est pourtant loin d’être anodin. La question des marginalités " intolérables " (orientation sexuelle, couple mixte) est traitée d’une manière directe, brutale, moderne. La puissance magnétique, le jeu distancié et subtil des acteurs confèrent aux trois personnages principaux une densité et une présence saisissantes.

Mise en scène rigoureuse, dramaturgie simple et efficace, direction d’acteur irréprochable, esthétique élaborée, regard chaleureux: le film de Todd Haynes est une réussite à tous égards.