Solaris

Film américain de Steven Soderbergh

Avec George Clooney, Natascha McElhone, Jeremy Davies, Viola Davis

Sortie le 19-02-2003
 
   

Par Laure Becdelièvre


Durée: 1h34

 
 
   

Les fantômes de Soderbergh

Avec ce remake personnel et épuré du grand classique de Tarkovski, Soderbergh signe son premier film de science-fiction, poursuivant par là son exploration des genres cinématographiques. S’il ne saccage pas l’original russe - lui-même basé sur le roman de Stanislaw Lem - le Solaris de Soderbergh ne prétend pas non plus rivaliser avec son illustre prédécesseur.

Certes l’histoire en rappelle une autre: Chris Kelvin, un savant psychologue, est chargé d’enquêter sur l’étrange comportement d’un petit groupe de scientifiques qui, à bord de la station spatiale Prométhée, ont coupé tout contact avec la Terre. A son arrivée sur la station, il succombe aux mystères de la planète Solaris lorsqu’il reçoit la visite inattendue de son épouse Rheya dont le décès le hante depuis des années.

Comme le Solaris de Tarkovski, le remake de Soderbergh décevra les amateurs de batailles intergalactiques et d’extra-terrestres hostiles ou extravagants: Solaris n’est pas un film d’action, mais un film de science-fiction au sens où on l’entendait dans les années 50 et 60 – une fiction nourrie d’idées et d’hommes, un fin portrait psychologique sur fond de mise en abyme cosmique.

Mais s’il reprend dans ses grandes lignes la trame de Lem et de Tarkovski, le réalisateur américain s’en détache par son traitement de la relation amoureuse entre Kelvin et sa femme " ressuscitée " alors que son prédécesseur russe n’avait qu’effleuré cette relation complexe, passionnelle et troublante, Soderbergh se concentre sur l’histoire du couple et sur ce qui lui est autrefois arrivé, sur Terre. De là un travail intéressant sur les effets de lumière et de mise au point dans l’alternance très stylisée des scènes de flash-backs et de " réalité ". Car ce qui intéressait surtout le réalisateur américain, c’était d’explorer le thème de la seconde chance en amour, dans son rapport à l’irréversibilité du temps et de la mémoire, ainsi qu’à la culpabilité et à la prédestination.

Désormais, Solaris est avant tout, sur fond de science-fiction, une histoire d’amour représentée sur la scène d’un théâtre mental, avec un Hamlet-Clooney qui combat ses propres fantômes. C’est en effet un George Clooney transformé que nous livre Soderbergh: fini le dragueur invétéré à l’ironie mordante et au bagou charmeur, Clooney endosse ici brillamment le rôle d’un homme brisé, terne et ennuyeux, hanté par la culpabilité et sans plus aucun repère. Face à lui, une Natascha McElhone d’une intelligence et d’une fragilité rares, aussi sobre que bouleversante, aussi subtile que sexy. Dans ce scénario dont l’épuration pourrait virer au creux, la sensible et fine interprétation du couple d’acteurs fournit une épaisseur émotionnelle très réelle.

Mais cette dimension percutante du film est aussi due à une esthétique très personnelle qui dote l’image de Soderbergh d’une beauté envoûtante, à l’instar de cette danse de la station spatiale qui flotte comme une méduse au-dessus de la planète Solaris, rythmée par une musique tout aussi ensorcelante. De cette découverte macrocosmique des limbes de notre propre moi, Soderbergh nous livre donc une vision très stylisée, qui nous plonge dans un univers esthétiquement superbe.

Par ce parti pris de concentration narrative, Soderbergh se sort finalement assez bien de cette entreprise de remake à haut risque: en situant son propos à un autre niveau, il réussit à ne pas trahir Tarkovski, même si c’est au prix d’une réduction importante des éléments de l’histoire originale, qui peut finalement n’apparaître plus ici que comme un prétexte – d’où la question de la légitimité d’un titre aussi connoté que " Solaris ".

Mais Soderbergh reste malgré tout à Hollywood une sorte d’objet cinématographique non identifié dont il faut louer l’intégrité et la liberté de création. C’est peut-être justement pour cela que le public américain aura boudé Solaris – dont il n’a sûrement pas vu la version originale russe…