Spider

Film canadien de David Cronenberg
Scénario de Patrick McGrath, d’après son propre roman

Avec Ralph Fiennes, Miranda Richardson, Gabriel Byrne…

Sortie le 13-11-2002
Présenté à Cannes 2002
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 1h38

 
 
   

Ma mère la pute…

Ce film superbe s’impose comme un accomplissement posé de l’œuvre de Cronenberg. Je ferai d’ailleurs une petite digression à ce sujet, en m’étonnant du fait suivant : les réalisateurs qui faisaient des films tordus, fous, puissants, ont tendance, dirait-on, à s’édulcorer ou s’assagir avec le temps. Dans le groupe des " réalisateurs-psychopathes malsains qui se calment", voir, entre autres, Polanski et Cronenberg. Dans la catégorie " les ingrédients habituels de l’œuvre personnelle du réalisateur sont là, mais comme désincarnés, évanescents ", se référer aux derniers films d’Argento et De Palma. (Et j’en passe, car je suis sûr qu’il y a d’autres exemples qui m’échappent, mais cette remarque pourrait donner lieu à une étude plus approfondie qui serait ici hors de propos - et que je n’ai pas le courage de développer.) Cela dit, force est de constater que, malgré l’édulcoration de son univers (ici, point de mutations corporelles ou d’instruments organiques : c’est plus sur l’esprit qu’il se concentre), le seul qui s’en sort parfaitement, c’est Cronenberg. Peut-être parce qu’à l’inverse de De Palma et Polanski, qui avaient un bon budget et carte blanche, Cronenberg a rencontré des difficultés financières durant la fabrication du film, qu’il s’est approprié même si c’était une commande a priori plus " sage " que ses films précédents.

N’y allons pas par quatre chemins : je trouve Spider génial. A la fois clinique dans son découpage soigné, et lyrique dans son atmosphère de nostalgie poisseuse, il distille derrière l’apparence du classicisme froid une puissance expressive bouleversante. Un magnifique travelling avant sur le quai d’une gare, opérant un passage immédiat du spectateur du monde réel - grouillant d’une foule bigarrée d’hommes pressés -, au monde de Spider - quasiment vide, dans lequel seuls ceux qui attirent son attention existent -, ouvre le film sous le signe d’une subjectivité apparemment brute qui cèle une intense émotion. La fin, quant à elle, est magnifique car, bien loin d’être une simple révélation finale explicative tombant sur cette œuvre trouble tel un cheveu sur la soupe (dès les " taches-papillons " du générique, on s’attend à ce que Freud éclipse Kafka), elle fait du complexe d’Œdipe de Spider, et de sa folie conséquente, le drame même du film. Pourquoi n’attendre de ce dernier qu’une analyse de la folie où, une énième fois, on se plairait à examiner la perte entre réalité et imaginaire ? Pourquoi ne pas accepter de passer un film entier hors du réel, dans le cerveau d’un aliéné, qui déforme la réalité (Mrs. Cleg devenant Yvonne, Mrs. Wilkinson prenant soudain les traits de la putain) ou l’extrapole (toutes les scènes hors du foyer familial et sans la présence de Spider enfant) ? Comment rester insensible à l’hypnotique fascination que dégage la présence du corps et de la voix de Spider dans les scènes de son passé fantasmé ?

Si l’on peut attendre d’un film qu’il soit un regard sur la réalité, on peut aussi en attendre qu’il nous donne à voir un univers indépendant (même si la réalité nourrit toujours et inévitablement une œuvre d’art, de même qu’elle nourrit nos rêves surnaturels les plus débridés), dont tous les éléments concourent à sa cohérence et contribuent à la richesse artistique du film. Cela me semble le cas dans Spider. La transparence du traitement de la thématique de la toile d’araignée peut possiblement paraître exagérée. Elle n’en crée pas moins - à l’instar de la réminiscence des X qui jalonnent, comme autant d’empreintes de Scarface sur l’univers qui l’entoure, le film de Hawks - la cohérence du monde décrit dans le film. D’autant qu’elle est totalement justifiée par notre incursion dans l’univers subjectif du personnage éponyme. Soit d’un personnage qui, surnommé " Araignée " dès son enfance, a façonné son identité et sa vision du monde autour du concept qu’évoque cet animal : en manipulant sans cesse des ficelles (pour fabriquer une inquiétante toile dans sa chambre, envelopper son corps de papier journal, tuer sa putain de mère…) et en structurant son regard sur son environnement selon une architecture arachnéenne.

Simple mais complexe, sombre mais beau, avec la photo délétère de Peter Suschitzky et la musique hypnotique de Howard Shore, grâce enfin au jeu déroutant de Ralph Fiennes, à la puissance de Gabriel Byrne et à la savoureuse schizophrénie de Miranda Richardson, Spider est un film fascinant.