Minority Report

Film américain de Steven Spielberg

Avec Tom Cruise, Kathryn Morris, Samantha Morton

Sortie le 02-10-2002
 
   

Par Emmanuel Pasquier


Durée: 2h25

 
 
   

Clinamen

Spielberg revient à la science-fiction. Est-ce d’y avoir repris goût en essayant d’être Kubrick à la place de Kubrick ? Y avait-il, après " Intelligence Artificielle " un rab d’effets spéciaux auquel il fallait donner forme ? En tout état de cause, il y a un certain soulagement à voir Spielberg quitter le terrain du film-historique-sérieux-à-thèse.

Non qu’on ne sente plus la volonté de faire quand même un film à message, toujours un peu le même message d’ailleurs : " qui sauve un homme sauve l’humanité entière ", ce sont les petits détails qui font les grands changements, rien n’est jamais décidé avant d’être tout à fait décidé, nous sommes, ultimement, libres de nos choix, et, pour cela, l’humanité peut espérer en l’avenir… que ce soit la Liste de Schindler, Amistad, Il faut sauver le soldat Ryan, ou encore A.I. et Minority Report, le même cap éthique est tenu indéfectiblement, de manière désormais si attendue qu’on en oublie de bailler.

Cela correspond bien, au fond, au thème central de Minority Report, sur la prévisibilité de l’avenir. De manière significative, le héros du film (Tom Cruise) n’est pas celui qui lutterait contre un système totalitaire qui condamne les gens pour des crimes qu’ils n’ont pas encore commis – mais que des mutants identifient comme des criminels sur le point de passer à l’acte. Non, le héros est celui qui défend ce système, qui y croit, qui se bat pour le maintenir. Celui qui questionne ce système, au nom de la défense du libre-arbitre, est d’abord présenté comme " le méchant ". Intéressant renversement de perspective, que l’on doit d’ailleurs à Philippe K. Dick.

Le film est une espèce d’Odyssée qui mène à la redécouverte qu’en fait la liberté existe, que les bonnes intentions ne suffisent pas, qu’on fait parfois le mal en voulant faire le bien, et que les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Ainsi, le " minority report " (on pourrait traduire par " témoignage secondaire ", prédiction déviante énoncée par un des mutants) que recherche le héros pour prouver son innocence, peut s’avérer décevant, tandis que ce qui apparaît comme un " minority report " cache en fait autre chose. N’en disons pas plus ici.

Plaçant son personnage dans cette confusion des valeurs, Spielberg le rattache au héros du roman noir. Comme dans the Big Sleep de Chandler, qu’importe au fond que quiconque comprenne l’intrigue, ce qui compte, c’est l’ambiance. On sait à l’avance que tout finira bien, que Tom Cruise se réconciliera avec son passé, que les mutants seront libérés de l’avenir, qu’ils " seront heureux et auront beaucoup d’enfants ", qu’ils liront des livres au coin du feu, dans une maison loin du monde, dans l’éternel présent de l’enfance.

Mais entre-temps, dans cet entre-temps qui est le temps lui-même, on se sera bien amusé. Plongés dans une longue course-poursuite, comme dans un liquide amniotique propice aux réminiscences, nous passons de visions en visions, redonnant vie en nous à des images de Blade Runner, de Total Recall, Brazil, Dead Zone, Gattaca, Orange mécanique, Existenz, et même A.I.… De citations en allusions, tous les films de science-fiction semblent s’être donnés rendez-vous, discrètement, sans qu’on sache si c’est voulu ou si c’est notre propre mémoire qui nous parle. Tel semble être le véritable enjeu de la course. " Everybody runs ", et le cinéaste en premier, qui cherche à créer une histoire qui soit ET ne soit pas tous les films qu’il a aimés, qu’il aurait voulu faire, dont il ne peut pas faire comme s’ils n’avaient pas déjà été faits. Comme un " minority report ", le film de Spielberg veut redonner à voir les scènes déjà connues de tous, avec cette petite différence qui en fera un tout autre film : un film nouveau, l’avenir de la science-fiction s’actualisant sous nos yeux.

Mais seul l’avenir dira s’il a réussi.