11’09’’01 September 2001

Film français de Youssef Chahine
Amos Gitaï, Shohei imamura, A.G. Inarritu, Claude Lelouch, Ken Loach, Samira Maklhmalbaf, Mia Nair, Idrissa Ouedraogo, Sean Penn, Danis Tanovic

Sortie le 11-09-2002
 
   

Par Stéphane Durin


Durée: 2h18

 
 
   

Le projet de 11 09 01 : réunir 11 cinéastes de différents continents, qui " en toute liberté ", en 11 minutes, 9 secondes et une image, ont la possibilité de livrer leur point de vue sur les attaques du 11/09/01 (d’où le titre).

La sortie est naturellement prévue pour le 11 septembre. Pour dire les choses clairement, le film soulève des questions dépassant largement le cadre du cinéma – conformément à l’objectif affiché du projet. Sur ce point la réussite est vertigineuse.

Objectif atteint donc, car on ne peut que s’interroger, a posteriori, sur le sens et la justification d’une telle entreprise. " Liberté d’expression totale ", garantit le dossier de presse. Certes, mais en gage de quoi ? Liberté d’expression pour elle-même, pour la beauté d’une parole, d’une vision affranchie, pour parler comme Ken Loach, des " médias et des intérêts qu’ils représentent " ? Les lumières de l’art au service de l’obscur appréhension du citoyen, donc. Mais d’art, il y en a peu dans ce projet. Certaines compositions sont cinématographiquement affligeantes, d’autres y ajoutent l’abjection (nous y reviendrons). Des réalisateurs émergent avec des moyens rudimentaires.

11 09 01 semble en fait relever d’une logique plaisante et surannée, et que la France cultive : celle de l’intellectuel engagé. L’intellectuel, expliqua Sartre, est le penseur qui déborde sa compétence, investit l’espace public, s’empare de questions qui, selon la formule consacrée, ne le regardent pas. L’intellectuel engagé prend position. L’intellectuel, pour citer l’un des plus fameux " cinéaste incompris " se confronte " à la colère des choses ". D’où l’intérêt de contacter des cinéastes, reconnus comme artistes, dont on consulte l’avis, dont on écoute les plaintes et déplore les excès. Qu’une distinction puisse se concevoir entre le penseur, l’artiste, le sportif, qu’importe : ils sont tous intellectuels engagés en s’occupant de ce qui ne les regardent pas. Avec le résultat suivant : enivré par sa posture octroyée, le cinéaste se fait penseur, et oublie d’être cinéaste (ou artiste). Avec la parade canonique de l’artiste qui peut dire des bêtises (" des gaffes " comme disait Céline), puisqu’il les exprime de façon esthétique. Qu’importe les idées puisque le style nous enchante. La révolution stylistique, sur laquelle s’épancher, afin de racheter " les gaffes ", est absente. On se concentrera donc sur le discours des artistes, avant de dire quelques mots sur la forme

Deux courts métrages ressortent de l’ensemble : les réalisations de Ken Loach et Youssef Chahine. Le premier est un apôtre du cinéma engagé ; son point de vue était donc attendu (dans les deux sens du terme). Ken Loach a des convictions politiques. Il a choisi, dans son art, de les mettre en valeur. Parfois avec bonheur – Raining stones, sur l’arrachage matinal du gazon d’un country club conservateur. Parfois de façon plus laborieuse — le dernière image de Land and Freedom ou le kitsch révolutionnaire comme étendard. Sa conviction est que le monde est clivé par le bien et le mal, le juste et l’injuste, le sel de la terre et les multinationales (Ken Loach s’accorde en somme avec R. Reagan : il existe un empire du mal — le britannique et le californien divergeant toutefois sur la localité dudit empire). Dés lors comment aborder un événement qui, de par sa nature même, a suscité des élans de compassion de la part des peuples, y compris de ce tiers monde que Ken Loach hypostasie volontiers ? En la relativisant, Loach choisit de relater la confession d’un exilé chilien, victime du régime d’Augusto Pinochet. Ce chilien raconte " son " 11 septembre (que s’est approprié l’Empire), le 11 septembre 1973, jour du coup d’État organisé par la CIA, et de l’assassinat du Président Allende. Loach mêle les images d’archives, le visage de son personnage, le récit des exactions, le détail des tortures. En soulignant les remarques de Kissinger, secrétaire d’État de Nixon, incarnation de la Realpolitik américaine, donc grand ordonnateur du mal. Ce que souhaite montrer Ken Loach, c’est que l’Amérique n’est ni la seule, ni la première à souffrir. Que non seulement sa culture, son armée, ses capitaux sont hégémoniques, mais également sa peine. Qui plus est, les américains, seul point sur lequelle les européens s’accordent, sont des ignorants. Ils ne savent pas, alors Ken Loach explique. L’élément clef du récit, c’est la remarque suivante : notre président, nous dit le personnage, le 11 septembre 1973, ne s’est pas échappé de son palais assiégé – ce qu’a fait G.W. Bush le 11 septembre 2001. Non seulement l’Amérique est ignorante – le chilien écrit à ses amis américains pour leur expliquer ce que faisait en réalité l’administration Nixon, unanimement acclamée de son temps par les américains (d’où sa démission contrainte). L’Amérique a du sang sur sa bannière. L’Amérique a un lâche à sa tête. L’Amérique a ce qu’elle mérite (Loach le dit implicitement dans le dossier de presse). L’empire du mal sème le mal et récolte le mal. Encore Loach distingue-t-il le peuple américain et ses dirigeants. Ce derniers sont responsables de la misère du monde, les citoyens des Twin Towers en sont les victimes. Les présidences successives (démocrates comme républicaines – toutes inféodées, c’est bien connu, au Big Business) ont en quelque sorte assassiné 3000 de leurs administrés, sacrifiés sur l’autel de l’impérialisme.

Youssef Chahine ne s’embarrasse pas de la distinction entre gouvernants et gouvernés. Le " maître " (c’est ainsi que les journalistes l’interpellent) se met en scène, dissertant avec le fantôme d’un soldat victime d’un attentat au Liban. Les attaques de New York sont elles justifiées ? L’Amérique mérite-t-elle tant d’acrimonie ? Ses citoyens sont-ils responsables ? Oui selon Chahine car " en démocratie le peuple choisit ses dirigeants donc le peuple est responsable de l’action des dirigeants ". Ce syllogisme surréaliste, expédié au cours d’une conversation, est l’équivalent nodal de la fuite de Bush chez Loach. Youssef Chahine estime donc que les peuples démocratiques sont responsables de leurs dirigeants. Que certains n’aient pas voté pour un Président élu ne semble donc guère l’effleurer. Un israélien opposé à la politique d’Ariel Sharon (votant par exemple pour les travaillistes) est donc responsable des actions de son premier ministre – puisque Israël est une démocratie. La minorité est dissoute dans la grand chaudron du peuple, ce peuple dont la majorité dégage un gouvernement qui obligerait moralement, mais aussi physiquement, chaque citoyen. Cette négation de l’autonomie, et partant de la responsabilité morale de l’individu n’est pas seulement effrayante. Ce faisant, Chahine approuve implicitement la pratique du terrorisme, une fois évacuée l’objection majeure que l’on oppose aux attentats suicides (l’assassinat d’innocents). Selon lui, le citoyen israélien est Ariel Sharon, Ariel Sharon est le citoyen israélien, les crimes de Sharon sont imputables à chaque citoyen. Sharon est un Léviathan composé de 4 millions d’individus, dont les membres sont disséminés, et que l’on peut frapper, toujours selon l’axiome de Chahine, si Sharon a péché. (Nous sommes tous des Jacques Chirac.) La fureur sophistique de Chahine, déroulant une conception globalement rétrograde, et passablement absolutiste de la politique, est, nous dit-il, motivée par son sentiment " d’être cocu ". Chahine aime l’Amérique. Il nous explique d’ailleurs (dans le dossier de presse) que sa première relation charnelle a été partagée avec une surveillante de dortoir — américaine. Cette anecdote machiste et charmante (comparée au reste), ne masque pas, comme pour Ken Loach, la xénophobie viscérale, insurmontable à l’égard des États-Unis, xénophobie qui se nourrit de tout, du passé, du présent, des fantasmes, de souvenirs, de fautes parfois révélées, souvent imputées, de mensonges et de rêves brisés. Adressés à un autre pays, de tels propos relèveraient de l’incitation à la haine raciale. C’est dans cette perspective que 11 09 01 est un irremplaçable, spectaculaire, ahurissant témoignage.

Mais si le propos de Loach et Chahine est des plus ambitieux, des plus péremptoires, paradoxalement (ou logiquement), la substance cinématographique est assez, disons, modeste. Comme si le point de vue avait aspiré, à défaut d’inspirer, ce qui devrait être le propre d’un réalisateur : bâtir, sculpter, ciseler un objet de cinéma. Soyons francs, Loach et Chahine ne sont pas les seuls à avoir pêché, artistiquement, par manque d’ambition ou de sérieux. Beaucoup de courts métrages fleurent la légèreté des œuvres de commandes. Le film de Ouadongo (des écoliers burkinabés décidés à capturer un homme qu’ils prennent pour O. Ben Laden) est d’une confondante naïveté – la dernière image serait censurée par le moins scrupuleux des téléfilms. Naïveté encore de Chahine et de sa métaphore indigente sur le rôle du cinéaste — dont les images ne pourront jamais remettre les Twin Towers sur leurs pieds, car l’image n’est pas la réalité : ce que découvre le personnage de Chahine, ébranlé, à juste titre, par sa découverte. Passons le récit tout en nuances de Ken Loach. Que dire du film de C. Lelouch ? Une sourde-muette qui se dispute avec son ami (guide pour sourds-muets, chargé de faire visiter le 11 septembre au matin le World Trade Center). Le dit ami quitte l’appartement en claquant la porte, l’amoureuse comprend que c’est la fin, " que seul un miracle pourrait sauver leur couple ". Les Tours s’écroulent, l’amoureux revient, des larmes coulant sur ses joues recouvertes de cendre etc. Ils se prennent dans les bras. Voilà, à notre avis, ce que l’on peut dire sans utiliser de gros mots.

Sean Penn n’est guère plus heureux, mais beaucoup plus sérieux. Son sujet : un vieil homme schizophrène, choisissant chaque matin une robe pour son épouse défunte, donc pour qui le " 11 septembre " (la réalité) n’existe pas. Cet angle d’attaque est relativement original. Alors S. Penn insiste. Du 11 septembre, son héros ne verra rien, n’entendra rien — ce 11 septembre universellement acclamé, pleuré ou analysé. Car son personnage, on l’a dit, est détaché du monde. D’où l’étrange dialectique qui s’insinue entre le didactisme de Penn – description surlignée de la folie — et ses trouvailles (discussion avec une robe à fleur). Le film de Penn est donc, au sens propre, d’une étonnante lourdeur. Mais c’est un film, un véritable tentative de saisir le monde, de l’interroger, d’arraisonner ses pulsions, de styliser ses contraintes. S. Penn a empoigné le 11 septembre, humainement, universellement, sans en faire un assourdissant cahier de doléances, une occasion sordide de règlement de compte (c’est, il est vrai, un citoyen de l’Empire). Innarritu (du Mexique exploité) et Imamura (du Japon atomisé) ont également choisi de faire des films. Imamura confirmant, sans forcer — presque assoupi — le tranquille dérangement qu’il cultive. Innaritu dans son style brouillon et racé, mêlant incantations indiennes et chutes des corps, obscurité et lumière pâle, maladresse et inspiration. La folie d’Innaritu, Amours chiennes l’a montré, est écorchée, velléitaire, irritante. Celle d’Imamura est paisiblement déjantée. Imamura déroule une fable, Innaritu ordonnance une prière. Et si leurs deux contributions ne sont que de faibles ersatz d’Amours chiennes et de L’eau tiède sous un pont rouge, le japonais et le mexicain livrent les meilleurs moments de 11 09 01.

Mais l’objet de cette réunion n’était sans doute pas de faire des films. Il s’agissait d’éclairer, de témoigner en 11 minutes et 9 secondes. 11 09 01 permet en effet de se faire une idée. C’est un formidable document, un instantané de l’image que les peuples se font d’eux-mêmes et des États-Unis. Car les attaques du 11 septembre donnaient à réfléchir par leur réception planétaire. Image, donc, des États-Unis frappés (punis diraient ses pourfendeurs), mais surtout du monde qui regarde (surtout), qui entend, qui jauge.

Une guerre du Golfe ramassée en trois attaques, des Jeux olympiques ne retenant que l’émotion, la tristesse, l’incompréhension et l’amertume… Le 11 septembre fut d’abord un spectacle (scrupuleusement exploité par les média), puis un débat. Des avions qui percutent, explosent, des tours qui s’effondrent. New York en Pompéi. A nouveau des avions qui percutent, mais sous un nouvel angle, des citoyens hagards, des corps démantelées, piquant sur le bitume. Encore les avions, encore des corps. Une catastrophe qui aurait eu l’élégance de s’offrir. Le choc des images etc. Que pouvaient montrer nos cinéastes ? Rien de neuf. Alors le débat. 11 09 01 y participe. Le monde a vu, fasciné et terrorisé. Qu’en pense le monde ? D’après l’échantillon de 11 09 01 (Burkina, Afghanistan, Egypte, France, Israël, États-Unis, Bosnie…), le monde semble estimer que, finalement, l’Amérique a intégré l’humanité. L’Amérique aurait découvert le terreur exercée sur les civils. L’Amérique aurait fait connaissance avec l’Histoire et son versant tragique. L’orgueilleuse Amérique, ancienne colonie britannique devenue puissance impériale, rejoint le vaste cercle des ébranlés. Ce qui ressort de 11 09 01, c’est la souffrance du monde, ses revendications, ses stigmates offerts au regard humide de la victime. Tendance que l’on peut appréhender de deux façons. L’une consisterait à voir dans cette litanie une invitation à l’universel — médiatisé par la souffrance —, une compassion sincère, sans illusion mais réparatrice. Autre lecture possible, désespérante mais sans doute plus réaliste : une mise au point condescendante et rancunière, visant à démythifier non pas la puissance américaine (c’est déjà fait), mais sa tristesse excessivement médiatisée. D’où la tentation de voir en 11 09 01 une vaste entreprise de réclamation, ou chacun déposerait ses griefs et ses blessures. Comme si les États-Unis avaient contracté une dette que, depuis le 11 09 01, les peuples seraient en droit de réclamer. Ou comme un tyran blessé qui l’on assomme (de reproches ou de coups) quand il chancelle. Ce qui se conçoit – mais si, et seulement si, tyran il y a. Postulat douteux, mais embrassé sans nuance par Loach ou Chahine. D’où notre interrogation initiale sur la robustesse du projet 11 09 01.