Les messagers du vent
Windtalkers

Film américain de John Woo

Avec Nicolas Cage, Christian Salter, Adam Beach, Peter Stormare

Sortie le 04-09-2002
 
   

Par Emmanuel Pasquier


Durée: 2h14

 
 
   

John Woo fait joujou avec des petits soldats. Et PFFFIIIOOOUUU !!! Et BOOM BOOM K-BOOM !!! Et CRACK BOOM BANG PATAPROUM !!!

Sur fond de paysages japonais, qui semblent moins des décors naturels qu’un intérieur d’appartement ou un bout de jardin saisi par un imaginaire d’enfant, les corps se déchiquètent, les membres s’éparpillent, les poitrines explosent sous la mitraille. Pour ceux qui en doutaient encore : on est peu de choses...

Comme dans un film porno, les scènes d’explosions se succèdent, séparées par de brèves saynètes d’accalmie qui ne trompent personne. S’il faut rendre justice à John Woo, que ses scènes d’action ne sont jamais ennuyeuses, que meurtres et explosions s’y succèdent à un rythme effréné qui terrorise le spectateur tout en le tenant en haleine, on peut toutefois se demander si ce virage hollywoodien est bien une réussite. " Windtalkers " est, en tout cas, plus du côté de l’oubliable " Broken Arrow " que du côté de l’extraordinaire " Face Off ".

Quelques éléments assurent la " signature " John Woo, dans l’outrance homosexuelle et sado-masochiste: l’inévitable face à face, ici fusil contre fusil ; le jeu de dédoublements : la double paire Marines/Indien (les deux Marines – Nicolas Cage et Christian Slater – qui ont pour mission de protéger deux navajos chargés du décodage des messages) ; l’ambiguïté de la relation : je dois te protéger mais, en même temps, je dois te tuer si tu es pris par l’ennemi… Mais le style général s’est nettement assagi, dans l’esprit de ce qui semble une plus grande conformité aux attentes du public occidental : plus de ralentis insensés, de gros plans embarrassants, de mièvreries démesurées, de longues séquences " Tue-moi, mon ami, je t’aime " sur fond de coucher de soleil, etc., tout ce qui faisait des films de John Woo une épreuve d’étrangeté et d’exotisme, comme le goût du sushi, ou la " lambada " chantée en chinois : l’imagerie occidentale ressaisie dans des rythmes et des effets d’un autre hémisphère, quelque chose qui était capable de créer un nouveau manque.

Gommé donc tout cela… et pourtant… Par-delà un côté " soldat Ryan ", le film a une intrigue sous-jacente : celle de la rencontre entre l’Orient et l’Occident. John Woo semble mettre en scène sa propre occidentalisation. Et, pour qui sait le décoder, le message est assez drôle et cruel.

Les Indiens sont comme des Japonais de l’intérieur, descendants des tribus migrantes de l’Asie qui traversèrent jadis du côté de l’Alaska, avant la dérive des continents. Exterminés par les Américains, ils sont désormais à leur service, dans une guerre qui les oppose à leurs propres frères, ou cousins, en l’occurrence les Japonais. Maltraités, instrumentalisés, ils se battent néanmoins pour eux-mêmes, sans être dupes du système auquel ils se soumettent. Celui qui instrumentalise l’autre n’est peut-être pas celui qui le croit. Rira bien qui rira le dernier. Vivra bien qui vivra le dernier.

Subvertissant le système de l’intérieur par son humour et par ses sortilèges, l’Indien mène celui qui devait le tuer à donner sa vie pour lui. John Woo nous indique que le devenir-occidental de l’Orient ne va pas sans un devenir-oriental de l’Occident. Là où les Orientaux semblent dominés par les Blancs, se cache en fait une réciprocité. Mais cette apparente symétrie ne suffit pas encore. Car il n’y a de symétrie qu’entre des termes égaux. Mais lorsque le temporel rencontre l’éternel, il se fond en lui. A la fin des temps, les Occidentaux, à force d’être des " fucking good Marines ", se seront exterminés mutuellement, et il ne restera plus que les Asiatiques, revenus à une sorte d’éternité orientale, par rapport à laquelle l’histoire des Blancs n’aura été qu’une péripétie ridicule.

Ce ne sera même pas la victoire d’un camp sur un autre, mode de pensée binaire bien occidental. Non. Ceux qui resteront ne pourront rester que dans le deuil de ceux qu’ils ont dû perdre pour devenir ce qu’ils sont. Pas la victoire de l’Est sur l’Ouest : abolie la frontière entre l’Est et l’Ouest, au profit de la verticalité du rapport de l’homme aux dieux et à la mémoire.

Si l’on décode cette allégorie guerrière, le message est donc le suivant : le cinéma américain peut croire qu’il exploite impunément des cinéastes asiatiques : à la fin, ce qui sera révélé, c’est que l’essence éternelle du cinéma est asiatique, et qu’il n’y en a jamais eu d’autre. Mais si l’on décode une nouvelle fois, " asiatique " ne signifie pas le contraire d’occidental, mais renvoie à quelque chose qui est au-delà de cette opposition raciale et continentale : l’humanité. Et à cette humanité, une, réchappée, encore debout sur les décombres de l’affrontement du Même et de l’Autre, s’offrira aussi un seul et unique spectacle, le film ultime : le désert.