Visage
Face

Film taïwanais de Tsai Ming-Liang

Avec Fanny Ardant, Laetitia Casta, Jean-Pierre Léaud, Lee Kang-Sheng

Sortie le 04-11-2009
Sélection officielle Cannes 2009
 
   

Par Laure Becdelièvre


Durée: 2h21

 
 
   

De l’autre côté du masque

Invité par le Louvre à filmer dans son cadre prestigieux, le Taïwanais Tsaï Ming Liang, Lion d’or en 1994 pour Vive l’Amour et Ours d’Argent dix ans plus tard pour La Saveur de la Pastèque, signe avec Visage une oeuvre aussi superbe visuellement que complexe. Une éprouvante plongée dans l’imaginaire d’un créateur hors du commun.

Le Louvre, ses jardins, ses sous-sols : c’est le décor féérique d’un tournage ambitieux confié à un réalisateur taïwanais qui ne parle pas un mot de français. Evidemment, rien ne se passe comme prévu : le tournage tourne mal, ou plutôt tourne bientôt à vide après l’annonce soudaine de la mort de la mère du cinéaste. Dès les premières images du film, le ton est donné. Un café : déjà l’absence, creusée par la vitre et le reflet de la rue. Un réalisateur fantomatique dont l’acteur, attendu en vain, déjà (ou depuis toujours) échappe à la réalité. En fait, le tournage n’est qu’un prétexte : c’est dans ses interstices, dans le jeu ménagé entre les rouages d’une mécanique toujours trop bien huilée, que s’installe Visage. D’emblée, le film investit les marges d’erreur pour s’enfoncer dans les profondeurs de la psyché de son chef d’orchestre. Visage est donc un film sur la création, mais aussi sur l’errance : celle d’un auteur en proie au doute, au deuil, aux obsessions stériles, aux références inhibitrices. Celle de ses personnages aussi, qui n’obéissent pas – ou obéissent trop, peut-être, à une despotique imagination qui peine à relâcher les fils. Car ce sont avant tout des marionnettes, des mannequins, qui peuplent l’univers de Tsaï Ming Liang. Laetitia Casta-Salomé en est la plus ironique incarnation : c’est LA femme-objet de fantasmes par excellence, énigmatique, voluptueuse, à qui on laisse tout faire en échange d’une danse. Quant à Jean-Pierre Léaud, à l’enfance figée dans la pellicule, c’est ici un fantôme d’un autre temps, d’un autre lieu, qui erre dans les couloirs du Louvre. On l’aura compris, il faut abandonner toute logique réaliste pour adhérer au film, et même toute logique tout court : les frontières sont abolies entre fiction et réalité, il n’y a plus de repère narratif qui tienne. Reste, pour s’accrocher, la force d’évocation, la grande beauté des images léchées parfois jusqu’à l’excès. On pourra s’ennuyer si cet esthétisme exigeant laisse par trop de marbre ; mais jamais on ne pourra accuser Tsaï Ming Liang de manquer de goût. Ni d’humour, d’ailleurs : il y a beaucoup d’autodérision dans Visage, qui, à l’image de son passeur (le Saint Jean-Baptiste de Vinci, symbole de la réflexivité dans l’art), ne cesse de s’interroger sur ses moyens, ses artifices, ses coulisses, ses clichés. Sur la différence des cultures aussi, qui ne trouvent de langage commun que le langage cinématographique. Si tous ces partis-pris peuvent finir par lasser, étouffant souvent l’émotion et la poésie sous la recherche à outrance, telle une Casta qui peine à s’extraire de sa prison de pierreries, au moins une scène semble (délibérément ?) échapper à son créateur, et donner à ses éminents acteurs toute la liberté qu’ils méritent : celle où Fanny Ardant, face au miroir, finit par s’occuper elle-même du maquillage de Jean- Pierre Léaud, parvenant à le convaincre de mettre en valeur la cicatrice qu’il arbore, bien malgré lui, au milieu du nez. « Il faut montrer ce qu’on ne peut cacher », susurre Ardant : belle parabole de la condition de l’acteur qui, en cet instant de grâce, semble respirer enfin.