Les Promesses de l’ombre
Eastern Promises

Film canadien de David Cronenberg

Avec Viggo Mortensen, Naomi Watts, Vincent Cassel

Sortie le 07-11-2007
 
   

Par Laure Becdelièvre


Durée: 1h40

 
 
   

En attendant que le jour se lève

S’il n’abandonne pas ses thèmes de prédilection (l’identité, la confusion des points de vue, la mémoire) et sa fascination pour le sexe et la violence, David Cronenberg semble confirmer, avec Les Promesses de l’ombre, la trajectoire vers l’épure qu’il avait esquissée dans A History of Violence, et qu’incarne de nouveau un Viggo Mortensen plus hiératique que jamais.

Noirceur et sauvagerie plantent le décor d’un film qui, dans ses contours, pourrait faire croire à une énième variation sur les bas-fonds mafieux d’une ville où l’on ne voit jamais le soleil. Mais Les Promesses de l’ombre est un film faussement classique, jouant, par son réalisme, le décalage dans l’oeuvre même de Cronenberg. Si le réalisateur respecte les règles apparentes du film noir, c’est pour mieux sonder la cohabitation fragile entre deux mondes qui dessinent une géographie tout à la fois urbaine et humaine : le monde de la criminalité, de la violence sous toutes ses formes, d’une part, avec les codes, les rituels et la froideur de façade qui vont avec ; d’autre part, le monde de la normalité, du policé, du refoulé aussi, où les liens sociaux se dissolvent en même temps que la foi. Entre les deux, la frontière est si ténue, si ambiguë, qu’il suffit qu’apparaisse, un soir de Noël, un divin enfant pour qu’un ange blond (Naomi Watts) soit entraîné malgré lui dans l’ombre d’une famille de la mafia russe londonienne.

Malgré la crudité brute qui, à l’image du héros dépouillé combattant à mains nues deux tchétchènes sanguinaires sur le carrelage d’un hammam (une scène mémorable qui ne manquera pas de faire couler beaucoup d’encre), ne quitte jamais le film, une douceur improbable baigne l’atmosphère d’ensemble. Serait-ce l’omniprésence d’une féminité ambiguë, dans cette tragédie familiale aux relents shakespeariens où les liens de sang, de chair et de peau sont totalement bouleversés par l’irruption messianique et fatale d’une jeune héritière ? Cette féminité latente (y compris dans le personnage de Kirill, magistralement campé par Vincent Cassel) donne à ce film d’hommes une profondeur, une aura fascinantes, à l’image de l’hypnotique Viggo Mortensen.

Une aura que vient porter, à côté d’une direction d’acteurs impeccable, la grande élégance de la mise en scène et de la photographie. On se prend d’autant plus au jeu que Cronenberg délègue ses pouvoirs, en une habile et ironique mise en abyme, au personnage de Semyon (Armin Mueller-Stahl, lui aussi parfait) : le vieil homme orchestre son petit monde clandestin avec la même application, le même sens du détail (ne rappelle-t-il pas à son fils, dans une leçon de criminalité comme de cinématographe, que, dans ce monde de l’ombre, tout détail compte ?) que le metteur en scène, qui signe là, peut-être, un de ses meilleurs films.