Va savoir

Film français de Jacques Rivette

 
   

Par Elisabeth Montlahuc

 
 
   

A première vue, le titre Va savoir n’est pas très emballant….
Pourtant, le film, lui (vraiment très emballant), correspond bien au titre. Allez savoir effectivement qui a raison qui a tort dans cet imbroglio d’ex, d’amants, de maîtresse, d’amitié vénéneuse … où sont les cow-boys et les Indiens ? Et surtout comment le miracle se produit pour finir : l’amour récompensé, la jalousie surmontée, les ennemis réconciliés, le séducteur séduit ?

Jeanne Balibar, qui au départ a plutôt la discrétion et le vague à l’âme de l’Indien, acquiert peu à peu le pouvoir conquérant du cow-boy : difficile de ne pas être conquis, peu à peu, par ce " beau caractère " comme le lui dit l’un des personnages les plus inconsistants du film le dit séducteur. Du coup, même lui s’anoblit dans cette formule : va savoir, vraiment…

Reprenons les choses par le menu : Camille (Jeanne Balibar), brillante actrice d’une pièce sans spectateurs (ou presque), vit avec le metteur en scène : celui-ci cherche avec dévotion le manuscrit d’une pièce de Goldoni qui n’a jamais été montée et n’a peut être même jamais existé. Franchement, ces gens-là travaillent dans le vide… Disons plutôt qu’ils font les choses de manière désintéressée, que c’est même ce qui les rend " intéressants ", un peu attentifs, en l’occurrence, à ce qui se passe autour d’eux.

Camille donc, a un coup de cafard. C’est même plus que cela, quelque chose d’un peu existentiel : alors, elle se lance à la recherche de son ex-amour pendant que son ami, Hugo, fourrage dans les bibliothèques pour y trouver le livre introuvable : est-ce par mimétisme ? Fragile équilibre de la relation à deux, où les problèmes (de sexe ?) prennent vite une allure métaphysique…

Toujours est-il que la quête de l’amour perdu se heurte rapidement
aux affligeantes contrariétés du quotidien : Camille, dont on remarque au passage l’opiniâtreté, se rend chez lui et rencontre d’abord sa nouvelle femme, tout à fait sublime au premier regard, dans un entretien furtif d’où elle s’échappe maladroitement. Sans se décourager, elle va alors le retrouver dans un jardin public où il est vissé au même banc chaque jour à la même heure, un peu comme Kant avec sa promenade à Königsberg. Justement : c’est un prof de philo dont on comprendra rapidement qu’il marche avec une espèce d’assurance sur une corde raide, entre raison et cinglerie soft. Dans l’immédiat, il l’envoie balader. On se dit : il s’en fout et elle, elle est
un peu pathétique.

Suit une cascade de scènes où Camille, Hugo, la bibliothécaire charmeuse, son frère, l’ex , la femme de l’ex, forment ensemble des petits tableaux éclairés par la vitalité des personnages et l’ironie des situations. Ainsi en est-il de la scène du dîner où Hugo passe à l’offensive tandis que l’ex, victime d’une crise d’incontinence publique, dévoile ses batteries - sa jusque-là secrète dévotion pour Camille. Ainsi encore cette scène où lui et Hugo disputent un concours de soûlerie, suspendus au dessus du théâtre vide, plongé dans l’obscurité : de là-haut les choses, et le ton du film, risquent de se lester d’un poids tragique… Mais non, le théâtre est un petit concentré de vie, tout le monde y retourne pour finir et s’y réconcilie, en pleine lumière, comme dans les pièces de Molière ; le duel amoureux, la jalousie, la peur de l’abandon ne sont pas pour autant vus d’avion, simplement, ils sont dilués dans la vodka et la dérision.

Alors Va savoir… comment les personnages les plus fragiles, ceux qu’une situation ou un mal être précipitent provisoirement dans un trou sombre, comme Hugo ou Camille, trouvent le moyen de s’échapper dans les bibliothèques ou par les toits. Et peut-être aussi dans la conscience de la finitude, qui semble leur inspirer faiblesse et résistance, légèreté et gravité, jusque dans la curiosité de l’ "ennemi" : c’est ce que le film résume en un moment simple où la spontanéité de Camille contraste avec le narcissisme de la femme de l’ex et lui fait dire : "je vous aime bien", à quoi l’autre ne sait que répondre : "je vous déteste". Sur ces mots Camille tente de s’éclipser, l’autre de se rattraper : trop tard. Le visage de la première a simplement le sérieux de l’actrice qui sait qu’un moment de vie est un petit absolu évanescent, pas de la pâte à mâcher. C’est même là une vérité propre à faire imploser les cadres de la morale – la même vérité sans doute qui incite Camille à troquer une bague à laquelle tient comme à sa vie cette autre-qui-la-déteste, contre une nuit avec un homme qu’elle n’aime pas. Une nuit et une seule. A cet homme, qui semble ignorer lui aussi que le goût de l’art et de la vie ne fait qu’un, elle rappellera d’ailleurs après coup cette élémentaire vérité : que demande t-on à un homme (et à une femme) si ce n’est d’avoir le sens du contrat, et du "plus jamais" ? En somme, de faire son deuil avec le sourire des moments les plus beaux.

Bref, difficile de savoir comment un peu de foi en l’existence, beaucoup d’appétit et de générosité, triomphent des orages de l’amour, comment ceux qui s’exposent aux plus grands risques forment les plus "beaux caractères", les caractères les mieux trempés ; on serait bien en peine de l’expliquer, mais c’est ici parfaitement lumineux : l’humour de Camille le rappelle sans cesse – aveu de faiblesse qui triomphe de la faiblesse.