Une affaire privée

Film français de Guillaume Nicloux

Avec Thierry Lhermitte, Marion Cotillard, Jeanne Balibar

Sortie le 30-04-2002
 
   

Par Henri Lanoë


Durée: 1h47

 
 
   

Le polar vieillit-il mal ?

Cette question semble absurde lorsqu’on évoque des films remarquables de vitalité et de punch comme L.627 de B. Tavernier, Police de Maurice Pialat ou Scènes de crimes de Frédéric Schoendoerffer. Mais il s ‘agit là d’enquêtes besogneuses, menées dans la société d’aujourd’hui, par des fonctionnaires aux prises avec la médiocrité de leurs conditions de vie et des moyens mis à leur disposition : Rien à voir avec le privé en trench-coat, rien à voir avec le Faucon Maltais, rien à voir avec le Polar légendaire.

Une Affaire Privée vise du côté des films noirs américains des années 70 qui rendaient, eux-mêmes, hommage à ceux des années 40. Thierry Lhermitte, à contre-emploi, joue donc un privé inspiré par Eliot Gould ou Jack Nicholson, qui avaient enfilé les vieux costards abandonnés par Bogart ou Mitchum depuis vingt-cinq ans. Le réalisateur revendique l’influence de J-P. Melville qui a, lui-même, pompé sans vergogne le cinéma policier américain. Nous en sommes donc, au moins, à la troisième génération de photocopies, et cela éclate dans l’involontaire (?) parodie qui émane du film : le héros est désenchanté, il vit dans un clapier, ne fait pas la vaisselle, allume une cigarette et descend une bière par plan, se fait tabasser et porte un pansement sur le nez, oublie ses chagrins dans les bras d’une nymphette torride, etc., etc. On se croirait dans les inénarrables faux polars de Philippe Labro et on se prend à fredonner " Cigarettes, whisky et p’tites pépées… " en évoquant les ombres de Peter Cheney et d’Eddy Constantine qui rôdaient dans les courts-métrages pastiches de Paul Paviot.

Même l’opacité du scénario rappelle les incompréhensibles développements de La Clé de Verre ou du Grand Sommeil. D’ailleurs ce privé semble si peu intéressé par la solution de son enquête qu’il finit par contaminer le public qui rame devant ces personnages multiples, ces filatures obscures, ces flash-back mystérieux. " Tu poses les questions et tu n’écoutes pas les réponses " remarque sa copine avec pertinence. Si bien que même le coup de théâtre final (chut !) n’arrive pas à sortir le spectateur de la léthargie qui a fini par l’envahir, avec l’aide de la pesante musique d’Eric Demarsan.

Cette Affaire Privée souffre d’être prise trop au sérieux. Cela apparaît clairement dans les quelques trop rares scènes où une touche d’humour volontaire donne soudain un autre ton, beaucoup moins compassé, qui nous fait regretter que Guillaume Nicloux ne se soit pas abandonné plus souvent, comme dans la scène du club échangiste que fréquente J-P. Darroussin ou dans la voiture massacrée par Thierry Lhermitte, lorsque sa fantaisie instinctive reprend le dessus. Il y avait dans Le Poulpe autant de violence et une histoire aussi opaque, mais le privé incarné par Darroussin m’est apparu plus réussi, car ses réactions imprévisibles, brutales et toujours teintées d’une ironie glacée rendaient le personnage beaucoup plus surprenant et attachant.

Ayant dépassé la soixantaine, le polar commence sérieusement à se rider : c’est dans l’ordre des choses, après tout.