Tosca

Film belge de Benoît Jacquot

 
   

Par Henri Lanoë

 
 
   

Je ne suis pas vraiment un amateur d'opéra et le plaisir que m'a procuré Tosca est donc à mettre au crédit des qualités de sa réalisation. Par intérêt cinéphilique, j'ai vu bien d'autres adaptations d'oeuvres lyriques à l'écran, mais c'est la première fois que je découvre un traitement qui s'écarte totalement du théâtre filmé (Traviata de Zeffirelli), du réalisme
(Carmen de Rosi) ou de la synthèse des deux (Don Giovanni de Losey). En impliquant les outils techniques nécessaires à la cinématographie, outils que l'on dissimule d'habitude soigneusement, Benoît Jacquot nous dévoile comment se fabrique son film sans nuire à l'émotion qu'il produit.


Il a filmé les séances d'enregistrement des play-back qu'il nous distribue dans le montage, de-ci, de-là, afin de justifier l'existence de cette puissance orchestrale qui jaillit de l'écran, soutenue par une armée de choristes, rétablissant ainsi la fosse d'orchestre absente de la salle de projection. Puisqu'il a l'honnêteté d'avouer que les interprètes ne chantent pas réellement lors de la prise de vues, il en profite pour introduire des passages de "monologue intérieur" où le texte continue alors que la bouche reste fermée, évitant ainsi le ridicule de ces a-parte hurlés habituellement sur scène. Mais l'essentiel du drame, rassurez-vous, ne se déroule pas dans le studio d'enregistrement mais dans de très beaux décors qui ouvrent tous sur des fonds noirs où disparaissent et ressurgissent les protagonistes. L'interprétation, dominée par Ruggero Raimondi, est admirable et la qualité des enregistrements et du mixage complète le sentiment de presque perfection éprouvée.


Presque car il y a, sur le plan sonore, de légers défauts : pertes de synchronisme et, parfois, une absence d'effort physique du chanteur qui ne semble plus être à l'origine du puissant son qu'il émet. De plus, les gros plans abondent et la caméra impitoyable nous permet de vérifier à notre aise la denture des artistes et de nous étonner que Roberto Alagna ne fasse pas appel à l'orthodontie, (intervention inutile tant qu'il chantait sur la scène d'un opéra). Benoît Jacquot semble d'ailleurs fasciné par ces imperfections, et il souligne avec un peu de complaisance qu'une voix divine peut sortir de la bouche d'un enfant muni d'un appareil dentaire (comme
Visconti nous montrait, au début de Bellissima, un orchestre composé de musiciens monstrueux exécutant une oeuvre sublime). Mais tout cela est pratiquement imperceptible.

Je serai moins indulgent pour les parti pris photographiques de certaines séquences. Je ne vois pas ce qu'apporte le traitement "video surexposée" des scènes de l'auditorium et, encore moins, l'aspect super-8 tremblotant et granuleux des vues de Rome qui se glissent dans le récit en brisant la très grande qualité plastique du reste. Qu'aurait-on perdu à maintenir l'homogénéité des prises de vues ?


Mettons tout cela sur le compte de la liberté créatrice, surtout que ces détails ne parviennent pas à entamer l'intérêt et l'émotion que dégagent les interprètes de cet opéra tragique.