Nue propriété

Film belge de Joachim Lafosse

Avec Isabelle Huppert, Jérémie Rénier, Yannick Rénier

Sortie le 21-02-2007
En compétition à la 63e Mostra de Venise
 
   

Par Laure Becdelièvre


Durée: 1h30

 
 
   

« A nos limites* »

Quand une mère entretient avec complaisance ses faux jumeaux de 25 ans dans une maison dont ils ont la nue-propriété, ne manque plus qu’une étincelle pour amorcer cette véritable bombe à retardement. Vient évidemment le jour où Pascale, poussée par son amant (et accessoirement voisin), décide de vendre ladite maison… Avec Nue propriété, Joachim Lafosse signe un huis-clos familial singulier dont le réalisme et la maîtrise augurent du meilleur pour le jeune réalisateur belge, déjà très remarqué pour ses courts.

Le pari pourtant n’était pas facile : avec la rencontre et la trahison amoureuses, le lavage de linge sale en famille est un des plus vieux et difficiles sujets du cinéma. Or, pour son second long-métrage, Joachim Lafosse réussit à nous servir sur la table du repas (lieu de rituel central dans Nue propriété) un film subtil et dérangeant qui évite presque tous les clichés du genre, glissant sur la surface trouble des non-dits familiaux sans jamais tomber dans la caricature. Il est en cela aidé par un trio d’acteurs magistral : pas une grimace de trop pour Isabelle Huppert, pourtant plus femme-enfant que jamais, pas d’allusions incestueuses répétées (auxquelles d’autres auraient succombé) pour les frères Rénier, stupéfiants d’authenticité… Chaque comédien apporte sa petite touche pour faire de cette contemporaine tragédie des frères ennemis un tableau plus vrai que nature.

L’originalité du film tient aussi au regard, et à la grande maîtrise du metteur en scène qui chaque fois, minutieusement, chorégraphie les faits et gestes des personnages sans en biaiser le naturel. Décrivant la cellule familiale comme un implacable système où chacun, tout en luttant, se complaît, Lafosse fait du cadre une prison dorée et étouffante que le hors champ vient menacer et bientôt relayer. Résultent un certain nombre de séquences en plans fixes très réussies : ainsi des plans introductifs qui mettent en place la promiscuité dérangeante du trio fusionnel voué à imploser, ou du plan-séquence fixe du dénouement qui désamorce le stéréotype redouté en réservant au hors champ tout ce dont notre ½il désormais rompu à l’intimité familiale aurait voulu être abreuvé. Pas un détail n’est laissé au hasard. D’aucuns le reprocheront sûrement à Joachim Lafosse, mettant cette rigueur sur le compte d’une jeunesse un peu trop sage et pétrie de bonnes intentions – mais ce serait méconnaître la patte d’un réalisateur terriblement prometteur.

* C’est l’épigraphe du film.