Transe

Film portugais de Teresa Villaverde

Avec Ana Moreira, Viktor Rakov, Robinson Stévenin

Sortie le 27-12-2006
 
   

Par Elise Heymes


Durée: 2h06

 
 
   

Transe ou le Grand Voyage

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2006, ce cinquième long métrage de la réalisatrice portugaise Teresa Villaverde, met en scène, avec pudeur et subtilité, une jeune femme enrôlée malgré elle dans les réseaux de prostitution européens.

Avec Transe , Teresa Villaverde retrouve la comédienne Ana Moreira qui incarnait déjà, dans Os mutantes une jeune femme refusant un ordre établi, où elle n'acceptait pas une condition qu'elle n'avait pas choisie. Volonté de vivre autrement, de fuir. Tel est le désir de Sonia dans Transe, qui quitte une Russie à laquelle elle ne se sent pas appartenir. Abandonnant son enfant et son compagnon, Sonia part à la conquête d'une vie meilleure, en Europe occidentale. Un grand voyage, qui la mène de la République Tchèque à l'Allemagne, où elle tombe vite à la merci des « passeurs » qui l'entraînent dans les réseaux de prostitution européens, dont elle ne sera plus qu'une victime parmi d'autres.

Teresa Villaverde filme le visage de Sonia, au fil de ce périple à travers une autre Europe, secrète et sans frontières, partant de son regard déterminé sur fond de neige immaculée, à Saint Petersbourg, comme pour y suivre une identité que la prostitution forcée malmène et détruit. Reflet d'une âme inconsciente, innocente, dont la seule certitude est de vouloir fuir la mélancolie et les cris de ses proches, le visage de Sonia évolue au fur et à mesure que défilent les paysages témoins de sa descente aux enfers. Ne se réduisant jamais à de simples illustrations de l'état intérieur de l'héroïne, les espaces que traverse Sonia portent toute la complexité d'un parcours dévoyé, contraint et subi. En réponse à ce chemin de croix sans salut, émanent de ce visage, les états de conscience de la jeune femme, toujours plus violentée. De ce qui aurait du être un grand voyage vers un certain bonheur, Transe
devient l'errance d'une conscience entre sommeil angoissé et veille effroyable. D'identité désireuse de s'affirmer, Sonia deviendra un corps sans nom, sans personnalité, sans histoire, vidée de sa singularité, de son humanité. Sans plus aucune conscience.
Sous nos yeux, la glace se fend, les blocs s'entrechoquent, les arbres tombent, le paysage se teinte de la chaleur et des lumières caractéristiques des pays du sud de l'Europe, comme pour mieux nous rappeler cette étendue de glace d'un blanc pur et lisse que Sonia a laissée derrière elle en Russie. Le blanc de l'impuissance peut-être, mais celui de l'innocence et de la naïveté surtout, que renforçaient ces mots en voix off: « la poésie c'est tout ce qui existe sur terre ».

Dans cette Europe contrastée, dont Teresa Villaverde filme les extérieurs et les intérieurs avec la même maîtrise, notamment par un travail remarquable sur la lumière et les couleurs, la seule constante est la violence qui brutalise son personnage. Sonia est entrée en guerre malgré elle : la guerre des « plus forts contre les plus faibles », celle où « on ne pleure pas et [où] on ne s'endort pas ». Où seule l'infinie détresse d'un regard tient lieu de cri. Une guerre dont elle
ne reviendra peut-être pas, puisque c'est une guerre sourde.
Ana Moreira porte ce personnage abîmé avec une belle générosité et nous transporte dans un voyage intérieur dont on ne ressort pas forcément indemne.