12:08 A l’est de Bucharest
A Fost sau n-a fost ?

Film roumain de Corneliu Porumboiu

Avec Mircea Andreescu, Teo Corban, Ion Sapdaru

Sortie le 10-01-2007
Caméra d'Or Cannes 2006
 
   

Par Laure Becdelièvre


Durée: 1h29

 
 
   

Partage de midi (huit)

Caméra d’Or à Cannes cette année (une récompense amplement méritée), le premier long métrage de Corneliu Porumboiu met en scène avec humour et grande finesse la pantalonnade de trois anti-héros aux prises avec le devoir de mémoire.

12:08 a pour cadre une petite ville paisible à l’est de Bucarest. Nous sommes le 22 décembre 2005, soit seize ans après le jour historique qui vit le dictateur roumain Ceausescu fuir Bucarest sous la pression de la foule en colère. On sait aujourd’hui que la dite « Révolution roumaine », déclenchée par des forces extérieures, n’a véritablement existé qu’à travers les médias ; et pourtant, dans ses conséquences, elle a profondément marqué l’histoire de la Roumanie. Alors ce jour-là, qu’ont fait les habitants de la petite ville à l’est de Bucarest ? C’est ce que cherche à comprendre une « star » de la télévision locale en organisant un débat autour du souvenir. La question du jour : y a-t-il eu lieu ou non une révolution dans notre ville ?

12:08 nous propose ainsi la reconstitution en abyme d’un épisode unique de l’Histoire, une paradoxale « révolution » tout aussi fantasmée que cruciale pour le peuple roumain. Mais, s’il s’interroge sur les mécanismes de la rumeur et de la parole médiatique, le film ne se contente pas de se laisser glisser sur les rails de son dispositif critique. Porumboiu ne prétend pas juger, pas même quand on voit le plateau de télévision devenir tribunal et l’animateur procureur. Car le film n’est pas réductible à ce qui constitue son temps fort : l’émission TV. Une longue introduction, dédiée au quotidien des trois protagonistes du débat, vient resituer le propos à sa juste valeur – ou plutôt à sa juste nuance : que signifie en fin de compte la « révolution » par-delà ses symboles, par-delà sa surface médiatique, dans la vie quotidienne des gens ? « Fait »-on vraiment la révolution ou ne peut-on que la subir ? Dans quelle mesure est-on à la hauteur de l’Histoire ? Et quelle valeur donner au devoir de mémoire ? A une mémoire défaillante, à une vérité historique dont l’objectivité n’est qu’utopie ? 12:08 est en fait avant tout un film de points de vue. Il ne juge pas ; il propose, il expose, avec la distance paradoxalement généreuse de ses plans fixes. Il multiplie les perspectives et en laisse émerger, mieux que la vérité des faits, la justesse de ses personnages : la justesse avec laquelle on ose un mensonge ou un souvenir (c’est la même chose), la justesse avec laquelle on persiste dans ce mensonge ou ce souvenir. Chaque fois, l’homme porte avec l’interprétation qu’il produit ses émotions, ses faiblesses, ses valeurs, son histoire. Là est peut-être pour Porumboiu la seule vérité de l’Histoire.

12:08 ne fait en fin de compte que parler de lui-même. Il s’achève comme il avait commencé, par la chaîne lumineuse des réverbères qui scandent et déterminent, mieux que la très officielle horloge de la Mairie, toujours en retard, le temps de la ville. On obtient un objet clos sur lui-même qui décrit brillamment le procès de son art : la lumière s’allume puis s’éteint, rendant l’écran et la salle aux ténèbres. Le cercle n’est pourtant pas tout à fait parfait. La chute du film s’ajuste sur l’apparition de la neige, sorte de métaphore ultime de ce que pourrait être une « révolution » : un rêve de renouveau qui miroite le temps d’une journée pour finir le lendemain en boue, comme les espoirs déçus. Un rêve qui, tout à la fois, perdure dans le souvenir comme un éternel possible dont on salue toujours l’avènement, les yeux écarquillés comme un enfant. Voilà une belle métaphore pour décrire ce que pourrait être un film. Plus qu’une ½uvre de mémoire, 12:08 est en ce sens une merveilleuse leçon de cinéma.