Sauvage innocence

Film français de Philippe Garrel

 
   

Par Benjamin Delmotte


Durée: 1h57

 
 
   

François (Mehdi Belhaj Kacem) est un réalisateur qui souhaite faire un film contre la drogue. Il rencontre Lucie, une jeune actrice (Julia Faure) dont il tombe amoureux, et à qui il souhaite confier le rôle principal. Pour parvenir à réaliser son projet, François en est réduit à accepter un deal avec un "producteur" étrange, Chas (Michel Subor) : il accepte de passer de l’héroïne en échange du financement du film.

Le film est à la fois très beau et très dur. Sa vision laisse une impression étrange, mêlée, qui accapare le spectateur, s’insinue en lui, comme la drogue s’empare de Lucie et comme Chas s’empare de François : sans qu’on s’en rende compte, par glissements successifs. Le projet de Philippe Garrel (faire un film contre la drogue) est mis en abime à travers le personnage de François, et se réalise finalement de manière très intelligente : Sauvage innocence n’est (heureusement) pas un simple film à message (du style : "non à la drogue").
Et contrairement à un film comme More, la prise de drogue n’y est pas non plus esthétisée (même si les qualités plastiques du film sont par ailleurs remarquables). Ici, la drogue, son emprise, l’organisation de son trafic, tout cela apparaît comme une force pernicieuse, triomphante, impossible à vaincre sinon de manière radicale et frontale : le compromis accepté par François s’avère en effet finalement désastreux. Ce qui est donc mis en scène dans ce film, c’est la force de séduction malsaine et terrifiante de l’héroïne. Comme ses personnages principaux, le film entraîne le spectateur dans un processus sinueux et trouble qui le conduit subitement au drame. Philippe Garrel parvient ainsi à dépasser le simple message et à faire véritablement "ressentir" au spectateur le tourbillon malsain du compromis sur la drogue.

Outre cet aspect, encore une fois vraiment saisissant, le film multiplie les centres d’intérêt. Il y a d’abord le noir et blanc remarquable de Raoul Coutard : "le" chef-opérateur de la nouvelle vague ("le plus grand opérateur français", dixit Godard) a ici imaginé un noir et blanc souvent contrasté, à la fois poétique et dur. Cette photographie, associée au jeu des acteurs, donne au film un étrange aspect atemporel. À la limite, on ne sait si l’histoire se passe de nos jours ou pendant les années soixante : Mehdi Belhaj Kacem (le nouveau philosophe à la mode) a parfois des airs d’Antoine Doisnel, et l’impression d’atemporalité est encore renforcée par la présence de Michel Subor (l’acteur du Petit Soldat). Si tous les interprètes sont excellents, Michel Subor l’est d’ailleurs particulièrement : son personnage de "producteur mafieux" est à la fois pervers, malsain, et incroyablement séduisant.