Mary

Film international de Abel Ferrara
Etats-Unis - Italie - France

Avec Juliette Binoche, Forest Whitaker, Matthew Modine, Heather Graham, Marion Cotillard...

Sortie le 21-12-2005
62e Mostra de Venise 2005 - Prix spécial du jury
 
   

Par Raphaël Lefèvre


Durée: 1h25

 
 
   

Ave Maria Magdalena

Mary met en scène trois personnages principaux : Tony Childress, réalisateur arrogant dont l’attitude provocante ne fait qu'aggraver le scandale que crée, avant même son avant-première, son film sur Jésus ; Mary Pilesi, actrice qui, après avoir joué Marie-Madeleine dans ce film, part pour Jérusalem quitter en douceur son personnage ; Ted Younger, journaliste qui présente un talk show sur Jésus sans vraiment (y) croire. Soit trois rapports à la religion – comme source de controverse, d’apaisement ou de rédemption – concourant à dessiner des variations sur la foi aussi envoûtantes qu'inachevées.

Tony (Matthew Modine, excellente tête à claque) finit par transcender son regard désinvolte sur son sujet par une transe cathartique. Mary (Juliette Binoche, illuminée et sereine) atteint une singulière forme de sérénité sur une terre secouée par les conflits, entre réconciliation avec la réalité et retraite mystique. Ted (Forest Whitaker, parfait pour retranscrire le caractère pataud de ce présentateur "intello terre-à-terre") trouve la foi dans une rédemption moralisante... Mary nage très clairement dans ce que la foi peut comporter d’aliénation ou de fanatisme, mais avec une générosité et une complexité qui en font ses enjeux et leur donne un certain relief.

Etrange film que celui-ci, à mi-chemin entre documentaire théologique et drame psychologique, entre atmosphère feutrée et fulgurances maniéristes. Ferrara s’inspire d’événements médiatiques (on devine sans peine les allusions aux sorties mouvementées de La Dernière Tentation du Christ et de La Passion du Christ) comme de recherches théologiques plus confidentielles (remettant en cause, grâce à la découverte d’Evangiles apocryphes, le rôle de Marie-Madeleine dans la vie de Jésus et, partant, la place de la femme dans la religion). Fait intervenir directement les théologiens concernés dans le talk show de son personnage. Laisse résonner son propos dans le contexte actuel du Moyen-Orient en y promenant son actrice…

Croyance en Dieu, à l’Histoire, dans les images. Beaucoup (trop ?) d’interrogations, donc, mais pas assez de gestes formels pour les amplifier. Belle idée, pourtant, que celle d'englober ce foisonnement dans une sorte d’homogénéisation des différents régimes d’images qui en constituent la matière : la diégèse, le "film dans le film" et l’émission de Younger sont mis à un même niveau, sans mise en abyme dans le cadre. Etonnante prise de risques, qui confère notamment une grande ambiguïté aux images de This Is My Blood (!), le film de Childress ; images que Ferrara fait siennes lors même qu’elles ont tout pour constituer un navet prétentieux, pompeux dans le ton et débraillé dans l’attitude, traversé par un ange tout droit sorti du bazar de Matthew Barney… Ce faisant, par ce mélange de d’implication émotionnelle et de distance réflexive, il met bien en jeu le mécanisme du « croire malgré tout » qui est l’essence de la foi.

Persiste pourtant la sensation que le trop-plein de questions conduit à un pas-assez, un traitement un rien superficiel de certaines pistes (actualité brûlante des excès de la religion). Et que la fragilité du statut des images ne parvient que trop peu à leur donner de la force. Peut-être parce que la photo léchée, qui participe, avec le fond sonore enveloppant, de l’atmosphère chaude et envoûtante du film, et qui donne toute leur beauté aux moments où Ferrara laisse exploser un certain lyrisme visuel (ralentis sensuels, très gros plans caressants, plan extraordinaire de la transe de Modine derrière la bobine de son film qui défile…), garde un aspect légèrement lisse lorsque le cinéaste reste sobre. Ferrara semble réfréner ses ardeurs expressionnistes, comme pour mériter un label "film sérieux"...