No man's land

Film français de Danis Tanovic

Avec Branko Djuric, Rene Bitorajac, Georges Siatidis, Filip Savagovic, Katrin Cartlidge, Simon Callow, Alain Eloy.

 
   

Par Laurence Bonnecarrère


Durée: 1h38

 
 
   

Ce film est une petite merveille, un chef-d'oeuvre d'humour, de sensibilité, et de tact.

Pourquoi n'a-t-il pas eu la Palme d'Or à Cannes, au fait ?

On entend un peu partout : c'est un film formidable " sur l'absurdité de la guerre " : ou, pire encore : l'auteur ne prend pas parti et renvoie les deux camps, bosniaque et serbe, dos à dos…

Je passe rapidement sur le fait que Danis Tanovic fit partie des volontaires bosniaques de la première heure, dès 1992, et qu'il a couvert ensuite la guerre pendant deux ans, sur le terrain. Que son film a été accueilli triomphalement à Sarajevo. Qu'il a été soutenu par une (ou des ?) ONG belges. Que c'est un cinéaste engagé (voir son précédent film, un documentaire sur le conflit, et l'article du Monde de Thomas Sotinel, " Dernier retour sur le conflit bosniaque " (19 septembre). Il s'explique sur cet engagement aussi dans Libération du même jour : " Je suis bosniaque et c'est donc un film fait du côté des victimes. Mais il n'est pas besoin d'en rajouter. Désormais, chacun sait ce qui s'est passé, qui étaient les agresseurs, et qui étaient les agressés. J'ai d'abord voulu faire un film pour montrer ce qu'était ce conflit "…
Montrer le conflit : non pas faire une démonstration…
Car " son instinct de cinéaste est assez sûr pour corriger en permanence sa volonté démonstrative… " (Thomas Sotinel).


Donc, parlons de ce que montre le film.

Il y a le drame du premier plan, mais il y a aussi une tragédie, en second plan.
Au premier plan, il y a deux combattants, inexpérimentés, sympathiques, mais avant tout soucieux de rester en vie, un Bosniaque et un Serbe. On devine que le jeune serbe n'est pas très représentatif de son camp, contrairement au bosniaque (Ciki)…
Qu'importe.
Au second plan, il y a le soldat serbe qui pose la mine bondissante, et le combattant bosniaque, Cera, qui est la victime absolue (je ne vous dis pas la fin…). Et là, il n'y a aucune symétrie. L'un est un parfait salaud, avec son idée immonde de tuer en utilisant les morts comme pièges ; l'autre, un innocent, l'image de la victime intégrale, symbole de la Bosnie, ou des Balkans, comme on voudra, abandonné de tous pour finir (ça y est, je vous ai dit la fin).

Mais ce n'est pas tout. Tout ce qui constitue la toile de fond est assez éloquent (en particulier la visite de Mitterrand à Sarajevo, la façon dont est présenté l'officier serbe, etc.).

Il y a bien une démonstration, une thèse, mais évidemment en filigrane : c'est justement l'idée que les " neutres " ne sont pas neutres, que " ne rien faire c'est déjà avoir choisi son camp ", et ceci nous est répété avec une certaine insistance tout de même. Et c'est pourquoi ce sont les responsables de l'ONU qui sont les plus sévèrement chargés dans le film. Avec eux, Danis Tanovic est sans indulgence. Et si vous vous souvenez de ce qui s'est passé à Srebrenica, entre autres, on comprend bien pourquoi.
Alors, est-ce un film sur l'absurdité de la guerre ?

Vous me direz : ce n'est vraiment pas cela qui fait l'intérêt du film, serbe ou bosniaque, on s'en moque…

Mais si vous n'avez pas vu que la neutralité ça n'existe pas, qu'il faut choisir son camp, qu'on ne peut pas renvoyer dos à dos agresseur et agressé (car cela revient à prendre le parti de l'agresseur), il y a quelque chose qui ne va pas, puisque c'est précisément le propos du film !
Mais je suis d'accord sur un point : la valeur du film (entre autres) tient au fait que la " démonstration " se fait oublier, et peut même passer inaperçue.

Quoi qu'il en soit, oubliez tout cela, et allez-y sans préjugés, si vous le pouvez… ensuite, dites ce que vous en pensez…