Nid de guêpes

Film français de Florent-Emilio Siri

Avec Samy Nacéri, Benoît Magimel, Nadia Fares, Pascal Greggory, Sami Bouajila…

 
   

Par Raphaël Lefèvre

 
 
   

Guêpe-apens

Après un premier film social et personnel (Une minute de silence, avec Bruno Putzulu et Benoît Magimel) et des clips pour IAM, le jeune Florent-Emilio Siri sest lancé dans un pari très à la mode ces temps-ci : faire un film daction à la française, cest-à-dire un "film américain 100 % français". Cest le rêve de tout jeune cinéphile élevé dans le cinéma américain (Kassovitz, Besson, Kounen), et ça nest pas condamnable en soi, mais les résultats sont rarement très heureux. Car même si "la France a des talents et de très bons techniciens et créateurs deffets spéciaux" (dixit F.-E. Siri), elle na pas le savoir-faire que les Etats-Unis se sont forgés. Allez savoir pourquoi, il y a toujours quelque chose qui cloche dans ces films : dexcellents acteurs qui ne sont pas crédibles, un scénario qui pèche par manque de rigueur, des petites touches dhumour à la française qui tuent latmosphère, la tension du film...

Nid de guêpes néchappe pas à la règle. Réactualisant les codes du western et du film catastrophe, il les transpose dans la réalité française, voire européenne, daujourdhui. Le résultat hybride fonctionne mal, tant lartillerie mise en place narrive pas une seconde à être crédible. Une super-escouade composée des meilleurs super-flics européens et commandée par Laborie, une super-femme super-belle et super-musclée (Nadia Fares), se retrouve enfermée dans un hangar IBM avec un groupe de jeunes malfrats en train de voler des ordinateurs (Magimel, Nacéri, Bouajila) et les deux vigiles de lentrepôt, dont un ex-pompier dur au coeur tendre (Pascal Greggory — mais que diable fait-il dans cette galère ?). Tous sont pris dassaut par une bande dignobles mafieux albanais venus délivrer leur chef, grand manitou des réseaux de prostitution, que la super-escouade était chargée descorter jusquau Tribunal Européen de Strasbourg

Sachant que son film comporterait beaucoup de scènes de fusillade, dexplosion et de violence, et quil natteindrait pas le sens que leur donnent Peckinpah ou John Woo, Siri a voulu "donner un fond au film daction, qui en a rarement", pour que "la violence [ne soit] pas gratuite". Le pour que est assez douteux : on a la fâcheuse impression que ce fond, il la trouvé après avoir voulu faire un film daction violent ; son film nest évidemment pas, à la base, une dénonciation des réseaux de prostitution de lEst ! Cela frôle la bonne conscience Dailleurs la dénonciation nest pas des plus subtiles. A trop vouloir en dire, à force de marteler, histoire de montrer quelle est là, elle perd toute la force quavait celle, autrement plus sincère, du Chaos de Coline Serreau. A part les Albanais fantômes assiégeant le hangar (une des bonnes idées du film), rien nest suggéré, tout est dit ou montré, du regard de braise et de la mâchoire crispée de laltière Nadia Fares découvrant avec horreur les atrocités qua fait subir aux prostituées linfâme individu quelle emmène à Strasbourg, aux injures appuyées que profère à lencontre de ce même individu la copine des petites frappes, violée quelques années plus tôt. Cette dernière vient à peine de dire à Laborie quelle navait "pas choisi dêtre enceinte" que, comme si on navait pas compris, elle se met à hurler à lAlbanais, tout en lui broyant les parties génitales, quune bande denculés la prise pour un sac-à-foutre et quelle a juré de se venger — cest pour dire ! Bravo pour la finesse

En plus de ça, le film, qui commence par un documentaire sur les guêpes lourdement métaphorique (sous-entendu : vous voyez, ça ? Cest ce qui va se passer dans le film), accumule les pires poncifs du cinéma américain : les situations, dialogues pleins de bons sentiments ("Tinquiète pas, tu vas ten sortir On va pas te laisser là - Tout ça cest de ma faute ! — Non ! Cest pas ta faute") et la caractérisation artificielle des personnages (les jeunes aiment Les Sept mercenaires, le vigile joue du violon, lAllemand chouchoute son casque dacier). Lassaut, ça marche toujours, cest même un genre très intéressant à visiter ou à revisiter. Mais ces ressorts scénaristiques traités sans originalité, ça nest plus possible. Il faut la classe, le style et la maîtrise dun Soderbergh pour se permettre de faire un bon film avec des éléments déjà vus mille fois. Siri, lui, aimerait bien être John Woo ou Sergio Leone. Il adorerait jouer avec les points de vue et les ralentis au montage avec la virtuosité du premier. Mais nest pas John Woo qui veut. Il voudrait bien dilater le temps et capter avec le génie du second toutes les expressions que peuvent offrir les visages dans une scène. Mais nest pas Sergio Leone qui veut.

En tout cas, dans le genre du western revisité et transposé dans une certaine réalité actuelle, le dernier film (passé inaperçu) dEric Rochant, Total Western, avec Samuel Le Bihan et Jean-Pierre Kalfon, était mieux géré. Comme Nid de guêpes, il mettait face à face des petites frappes et de méchants Slaves (pauvres habitants de lEst ! Même si leurs mafieux existent bel et bien, ils sont vraiment malmenés par le cinéma occidental, qui sacharne sur eux comme si la Guerre Froide navait pas encore été digérée). Mais sans pour autant être un grand film, Total Western était bien plus réussi, à la fois moins ambitieux et moins prétentieux que ce Nid de guêpes.