Matador

Film espagnol de Pedro Almodovar

Avec Antonio Banderas, Assumpta Serna, Nacho Martinez, Eva Cobo, Julieta Serrano

Sortie le 22-06-2005
Réalisé en 1986 - Ressortie en copie neuve
 
   

Par Simon Legré


Durée: 1h45

 
 
   

L'emprise des sens

Il aura fallu attendre presque 20 ans la ressortie en copie neuve de cet opus almodovarien, vibrant hommage au machisme ibérique ancré en pleine effervescence movidesque. Mais ça valait la peine. Car le revoir aujourd'hui, c'est saisir que tous les thèmes chers au réalisateur qui allait connaître la gloire deux ans après avec ses Femmes au bord de la crise de nerf étaient déjà présents en lui de façon plus ou moins larvée : l'amour, lié à la mort, le désir, le goût de tuer, la corrida.

Si le film clopine un peu vers la fin, il est intéressant de mesurer qu'Almodovar n'a pas son pareil pour articuler des rapports tordus entre les individus qu'il filme, et que du tissage des liens souterrains arrimant les protagonistes les uns aux autres, allaient jaillir certains de ses plus beaux mélos. Le film nous offre une vue imprenable sur une galerie de figures déjantées : un apprenti torero (joué par Antonio Banderas pas encore transformé en produit d'exportation) terrorisé par son dragon maternel, une bouffeuse de Bible psychorigide, qui, transformé en bête sexuelle un soir de pluie, tente de violer une jeune mannequin, compagne du professeur de ce dernier, un être boiteux et destructeur séduit par les appas d'une avocate de choc qui reproduit le rituel tauromachique en piquant ses amants à coup d'épingle lors de l'orgasme... Vous suivez ? Si Matador semble parfois étudier ses effets à coup de tics provocateurs mais dispensables dont l'auteur est parvenu à se départir par la suite, il se fait surtout la chambre d'écho de plusieurs années de cinéphilie assidue : Almodovar a vu tous les films noirs de Robert Siodmak et de Howard Hawks. Il en a intégré les codes et les variantes, mais il se plaît à les détourner à coup de petites saillies humoristiques. Surtout, il a été traversé par L'empire des sens. Comme Oshima, il filme avec précision la spirale dévorante du désir sexuel, les écueils de ce piège jouissif qui isole imperceptiblement les deux amants l'un de l'autre. La relation létale de ces deux êtres fonctionnant en miroir atteint ici un haut degré de trouble et c'est en toute logique que cette invitation à la corrida de l'amour (le film d'Oshima n'était-il pas censé se s'intituler initialement ainsi ?) se clôt en un climax tragique et rougeoyant.