800 km de différence - Romance

Film français de Claire Simon

Avec Manon Garcia, Grégory Mutti

 
   

Par Henri Lanoë

 
 
   

Est-ce un film ? D’abord, aujourd’hui, qu’est-ce qu’un film ? Avec la révolution apportée par la télévision, puis par les camescopes-automatiques-presse-bouton, peut-on appeler " film " toutes les images qui s’agitent sur tous les écrans du monde ? Le journal télévisé est-il un film ? Les héros de Loft Story sont-ils les " Vitelloni " d’aujourd’hui ? Claire Simon fait-elle du Cinéma ? Peut-on convier le public, dans une salle de spectacle payante, pour regarder un film de famille, tourné en vacances, sans scénario, avec sa fille et ses copains comme acteurs principaux ? Il semblerait que ce home movie serait plus à sa place sur l’écran de télévision du salon, devant des amis proches (" Qu’est-ce qu’elle a grandi, Marion, c’est une vraie jeune fille à présent… ") ou, à la rigueur, diffusé sur Fr3 qui est coproducteur et mieux adapté à ce type de… je ne trouve pas le mot approprié : Document ? Enquête ? Portrait ? Souvenirs de vacances ?

Ce prologue n’est pas une attaque contre 800 km, qui a plein de qualités, mais un questionnement inévitable devant l’évolution de la notion de film-spectacle. Claire Simon, formée par le documentaire, nous propose un témoignage sur les émois amoureux de sa fille, Marion, et de son élu, apprenti boulanger dans un village du Var. S’ensuit une série de portraits et de moments souvent savoureux, rendus possibles désormais par l’emploi d’une mini-caméra DV achetée chez Darty. Entre deux bâillements, Marion (qui manque chroniquement de sommeil) nous livre quelques-unes de ses pensées intimes, tandis que son copain, Greg, aide son père à enfourner des baguettes toute la nuit… Il est évident que rien de ce qui constitue le charme de ces instants volés ne serait possible avec une caméra 35 mm, de l’éclairage et une lourde équipe technique. De même, aucun scénariste-dialoguiste n’inventerait le naïf plan de carrière matrimonial de Marion et la réaction mitigée du mitron qui sent le piège se refermer et les virées en mobylette avec les copains sérieusement menacées. Tout cela est nettement à l’actif du film et nous livre des croquis qui sont, finalement, plus proches de l’ethnographie que de la comédie classique. En fait, Claire Simon creuse le sillon commencé par Jean Rouch dans les années soixante, lorsque est apparue la première caméra légère 16 mm sonore qui a permis l’éclosion du " cinéma-vérité " ou " cinéma du réel ", avec pour ambition de dévaloriser le cinéma-spectacle, condamné à une disparition rapide parce que ses artifices étaient démasqués. On sait aujourd’hui ce qu’il en est advenu. En réalité, la seule présence d’une caméra fausse la relation filmeur/filmé et on n’obtient pas plus de vérité avec une caméra discrète que devant une équipe de 80 techniciens (sans parler du montage qui est une manipulation permanente).

Cette nouvelle écriture, que Raymond Depardon a maîtrisée avec talent, s’est surtout développée à la télévision où sa forme la plus banale a donné le micro-trottoir. Précisons que Depardon reste hostile au confort de la caméra DV qui enregistre sans risques tout ce qui se présente. Formé par le photo-journalisme, il milite toujours pour la pellicule qui crée des contraintes multiples et fécondes : coût, durée limitée des bobines, difficultés de la prise de vues. Je crains qu’il ne soit plus guère suivi dans cette attitude spartiate…

Le problème que soulève ce type de documentaire est surtout sémantique : comment le nommer ? Film ? Sans polémiquer, on voit bien qu’on ne peut pas ranger dans le même tiroir 800 km, Moulin Rouge et Va savoir. Même le terme de film est impropre puisqu’il n’y a plus de film dans la caméra DV, mais une cassette et, bientôt, un disque dur. Pourtant, filmer résiste. (Vidéo n’a pas engendré de verbe, et disquedurer semble sans avenir.)

Peut-être avez-vous des suggestions qui résoudraient ce grave problème ? En attendant, si vous n’êtes pas trop préoccupé par cette question, vous pourrez vous divertir aux relations entre Greg et Marion, mais découvrez-les plutôt sur un écran de télévision, mieux adapté à l’intimité familiale du propos, à défaut d’une projection Pathé-Baby.