Parle avec elle
Habla con ella

Film espagnol de Pedro Almodovar

Avec Javier Cámara, Dario Grandinetti, Leonor Watling, Rosario Flores

Sortie le 27-03-2002
 
   

Par Henri Lanoë


Durée: 1h52

 
 
   

Oui, monsieur Vivendi, l’exception culturelle, cela existe.

Nous discutons, sur ce site, des mérites comparés des films qui envahissent inlassablement les écrans, tout au long de l’année, évoquant un tonneau des Danaïdes inépuisable. On est bien obligé, parfois, de se chatouiller pour trouver quelque mérite à de balbutiants premiers films (il faut bien commencer) ou à la grosse artillerie standard qui constitue le gros de la production mondiale. Mais on sait bien que les vrais créateurs, les artistes incontestables que le Cinéma a fait émerger, se comptent sur les doigts des deux mains. Les rendez-vous rares et espacés que nous donnaient les Chaplin, Welles, Bergman ou Fellini étaient une fête où le plaisir de la découverte de l’oeuvre nouvelle se mêlait à la fin de la longue attente qui l’avait précédée. Qui, aujourd’hui, pourrait prétendre rejoindre ces grands créateurs ?

Je ne vois que Pedro Almodóvar pour entrer dans ce club très limité. Depuis son apparition, dans les années 80, il accumule une oeuvre originale et personnelle qui le place à part dans le cinéma contemporain. On pouvait craindre, en découvrant ses premiers films provocateurs et anti-conformistes, qu’il occupe seulement le créneau de l’humour homo madrilène (comme on parle de l’humour juif new-yorkais de Woody), mais il a progressivement abandonné ses plaisanteries de potache (encore que…) au profit d’une étude subtile de la mentalité et de l’univers des femmes, par le biais d’incroyables scenarii mélangeant le pur mélo et le roman-photo de gare, grouillant de travestis, de bâtards incestueux et de parents plus ou moins dénaturés sur lesquels plane l’ombre de Luis Bunuel. On ne peut qu’admirer le renouvellement constant de son inspiration baroque et cette fécondité qui l’apparente à Woody Allen. J’ai souvent un doute sur la façon dont son propos est reçu par le public. J’avais assisté au triomphe de  Tout sur ma Mère, à Cannes, dans une salle enchaînant les rires, scène après scène, devant la succession de situations mélodramatiques qui ne semblaient se concevoir que comme une volonté de parodier le genre. Pourtant, lorsque le film est sorti en salles, il a été reçu comme un drame poignant qui tirait les larmes des spectateurs. J’ai du mal à croire, ayant vu l’oeil rigolard d’Almodóvar et entendu ses réponses malicieuses lors des interviews qui ont suivi, qu’il cherchait uniquement à faire pleurer le public. Ce doute ne m’effleure plus à la vision de ce chef-d’oeuvre absolu,  Parle avec elle, où la grande pudeur du scénario, la justesse des relations entre les personnages, l’inépuisable invention dramatique, la qualité des interprètes, l’utilisation maîtrisée de la musique et des emprunts musicaux (ah, ce " cucurrucucu, paloma " !) déclenchent une admiration permanente qui fait que l’on regarde sa montre en espérant, pour une fois, que la projection continue et nous maintienne longtemps dans cet état de grâce.