Palmarès du
55è Festival de Cannes

Par Henri Lanoë

 
   

A l’issue du Festival, cinq films me paraissaient dignes d’intérêt :

L'ora di religione, de Marco Bellocchio, pour la hardiesse du scénario, la perfection de la réalisation et la performance de Sergio Castellito.

L'homme sans passé, de Aki Kaurismäki : jolie fable sur la solitude et la solidarité, transcendant le mélo grâce à l’humour caustique qui soutient le récit.

Intervention divine, du Palestinien Elia Suleiman : tragi-comédie évitant les pièges du film militant en proposant un film quasi muet inspiré par Etaix et Tati.

Russian ark, d’Alexandre Sokourov : magistrale leçon de mise en scène (évidemment méprisée par la critique) nous faisant visiter le Musée de l’Hermitage en un plan séquence unique de 90 minutes tourné sans trucages.

Enfin, Bowling fo Columbine, de Michael Moore : courageux documentaire sur la vente des armes aux USA qui devrait rendre honteux nos " journalistes " de télévision s’ils le voyaient.

Je trouve le Palmarès du Jury présidé par David Lynch assez proche de mes choix, à l’exception de la Palme d’Or qui, j’espère, récompense plus l’ensemble de l’œuvre de Polanski que ce monument académique qu’est " le Pianiste ". Je trouve irritante la rengaine sur " le devoir de mémoire " lorsqu’on se trouve devant une grosse production dont l’ambition est d’engranger quelques millions de dollars de bénéfices en transformant en spectacle les massacres de la dernière guerre. Le film est tiré de l’autobiographie de Wladyslaw Szpilman, pianiste polonais, qui échappe à la déportation et, de planques en planques, va regarder de ses fenêtres les combats sans espoir que mènent les Juifs du ghetto contre la Wehrmacht, sans envisager une seconde de les rejoindre, ce qui en fait un personnage mou et assez antipathique. Bien entendu, tout le ghetto polonais parle américain, à l’exception des brutes nazies qui aboient en allemand entre deux exécutions. Décidément, les codes du cinéma mondialisé sont bien difficiles à décrypter. Pour échapper au manichéisme ambiant, Polanski nous dépeint les exactions des flics juifs matraquant leurs compagnons d’infortune et sauve son pianiste, comme dans le livre, grâce à l’humanité d’un " bon " allemand mélomane, ce qui facilitera peut-être l’exploitation du film en Allemagne. Voir " le Pianiste " ainsi récompensé est pour moi la plus grande surprise de ce Festival.

Sur mes cinq films, trois figurent au Palmarès où je regrette surtout l’absence du superbe film de Bellocchio (peut-être jugé trop anticlérical ?) dont la mise en scène me paraît autrement inventive que celles du farfelu " Punch Drunk Love " ou de la pesante biographie du coréen " Chihwaseon ".

Olivier Gourmet meilleur acteur ? Pourquoi pas. On peut seulement regretter que les Dardenne aggravent leur monomanie qui consiste à filmer essentiellement les acteurs de dos, se déplaçant dans d’interminables décors, ce qui n’est guère gratifiant pour les comédiens.

Kati Outinen meilleure actrice ? J’ai beaucoup aimé " Un Homme sans Passé ", mais peut-on dire que le jeu hiératique, plat et désincarné que demande Aki Kaurismäki à ses comédiens favorise l’attribution d’un tel prix ?

" Sweet Sixteen ", de Ken Loach, s’appuie sur un bon scénario, très noir, qui méritait peut-être d’être primé, ce qui m’amène à aborder le cas des invités permanents du Festival, ceux que j’appelle le Club des (Gilles) Jacobins, à savoir Loach, Cronenberg, Kiarostami, de Oliveira, Ruiz, etc. Ils viennent régulièrement présenter leur film de l’année, qui ressemble de plus en plus à un pastiche de ce que fût leur talent, sinon ils se retrouvent membres du Jury. Sympa, non ?

Le reste de la sélection comporte d’honnêtes productions commerciales de type standard dont la présence à Cannes ne semblait pas s’imposer. Le Jury ne s’y est pas trompé, il a visé assez juste dans ses choix. (Il aurait pu, quand même, attribuer la Palme de la Perversité Sado-Maso à la sélection française, qualité nationale que la récente élection présidentielle vient de confirmer avec éclat.)

La sélection de l’équipe Jacob, malgré tout, continue de bien résister aux festivals parallèles (Quinzaine des Réalisateurs, Un Certain Regard, Semaine de la Critique) qui ne désemplissent pas, en proposant souvent des œuvres plus intéressantes et moins académiques dont les auteurs assagis se retrouveront, plus tard, consacrés par la montée des marches du " grand " Festival qui reste la vitrine et l’alibi culturel de cet immense marché où sont projetés près de 1500 films, et non 22.

C’est toujours étonnant de voir ce public chic, en tenue de soirée, se pâmer devant les exploits de loubards belges, chinois ou écossais, alors qu’il ne supporterait pas, évidemment, le moindre tag sur les portières de leurs Mercedes. De même, leurs sanglots devant le massacre fictif de figurants déguisés en Arméniens ou en Juifs polonais ne leur coupent pas l’appétit au point de se détourner des Fêtes organisées dans les Palaces de la Croisette après la projection. Mais finalement, tout cela est plutôt amusant et n’empêche pas de découvrir des films si on est venu dans ce but. La richesse du Cinéma tient dans sa variété et Cannes, comme les autres Festivals, démontre qu’il est absurde de vouloir comparer des choses incomparables et d’établir une hiérarchie entre des œuvres dont le seul point commun est d’être projetées sur un écran, dans l’obscurité.